Les enfants-sorciers du Congo

Publié le 26/08/2017 à 23:22:09 par Admin - Mise à jour de l'article le 28/09/2017

Ce qui va suivre est l'extrait d'une enquête « Sorcellerie et violence en Afrique » publiée en 2012 par Jacky Bouju et Bruno Martinelli.

Les enfants sorciers du Congo
Selon diverses statistiques, la capitale du Congo « hébergerait » entre 20 000 et 30 000 enfants des rues, dont beaucoup seraient des « enfants sorciers » (en lingala : bana bandoki). Obligés de prendre la rue après que des membres de leur famille et des parents ou des voisins les aient accusé de sorcellerie, ils sont blâmés pour tout ce qui va mal dans la famille, de la simple malchance à la perte d'un emploi ou à la rupture de fiançailles, aux maladies et aux décès. Des enfant âgés de deux ou trois ans parfois, sont accusés d'être la cause de maladies telles la folie, le cancer, les crises cardiaques ou le Sida. Dans certains cas, des jeunes filles ont été accusées de se métamorphoser en très belles femmes qui attirent leur père ou leur oncle au lit pour leur arracher leur pénis ou leurs testicules causant ainsi leur impuissance ou même leur mort.

Un phénomène moderne : on n'arrête pas le progrès


Cette nouvelle sorte de sorcellerie est un phénomène très moderne et principalement urbain qui a peu de choses en commun avec les formes classiques de la sorcellerie telles qu'elles continuent d'exister dans les zones rurales. Elle transcende le rang et la classe, et n'est le fait d'aucun groupe ethnique en particulier. Les croyants aux enfants-sorciers distinguent ces derniers entre la forme incorporée que ces enfants prennent dans le « premier monde » (ou le monde diurne de la réalité quotidienne), et la forme plus inquiétante qu'ils assument dans le « deuxième monde » des spectres où ils sont capables de donner naissance à d'autres enfants, leur progéniture, qui deviennent aussi des enfants-sorciers traînant dans les rues de Kinshasa. On croit aussi que les enfants-sorciers sont capables de se transformer en serpents « mystiques », en crocodiles ou en sirènes Mami Wata.

L'église des miracles


Il est commun que les accusations de sorcellerie concernant les enfants déclenchent des actes de violence. A la suite des accusations ou de la simple suspicion, les enfants sont souvent sévèrement battus, et dans certains cas extrêmes, ils peuvent même être tués. La plupart du temps, cependant, les enfants suspectés de sorcellerie sont emmenés dans une « Église de réveil », aussi qualifiée d' « église de miracle » par les adultes qui en sont responsables. Là, à l'occasion d'une consultation privée, le pasteur procède à un diagnostic visant à identifier les enfants comme des sorciers possibles. Nombre d'Églises de Kinshasa se sont spécialisées dans l'exorcisme des enfants-sorciers. Il importe de noter, cependant, que dans la plupart des cas, les responsables d'Église eux-mêmes ne sont pas à l'origine des accusations de sorcellerie portées contre les enfants.

Adoptant le rôle qui aurait été auparavant celui de devin, les pasteurs ne font que confirmer (ce qui est une manière de les légitimer) les accusations et les suspicions qui existent déjà dans l'environnement familial ou le voisinage de l'enfant. Ce faisant, ils aident à relocaliser et à reformuler les violences physiques et psychologiques (parfois extrêmes) que les enfants accusés subissent dans leur famille. Leur diagnostic transforme les accusations déjà existantes en un diagnostic officiel et, en proposant l'église comme un espace de « soins » thérapeutique, ils fournissent une solution alternative au problème.

Les techniques de soins thérapeutiques


Enfants au Congo
Les enfants sont alors soustraits à la violence de leur environnement familial qui les accuse, pour être accueillis à l'église. Là, les enfants subissent habituellement une période de réclusion et de quarantaine, soit individuellement, soit collectivement en compagnie d'autres « enfants-sorciers ». Pendant leur réclusion, les enfants-sorciers sont assujettis à une période de jeune et de purification rituelle qui passe par l'administration de laxatifs destinés à nettoyer leur corps de la viande des victimes qu'ils sont supposés avoir mangé.

Pendant cette période, qui peut durer quelques jours, mais parfois aussi des semaines ou des mois, les enfants sont pressés de confesser le nombre de victimes qu'ils ont ensorcelées ou « mangées ». Les morceaux de viande ou d'os non digérés, mais aussi les objets de toutes sortes qui sont retrouvés dans les vomis ou les selles des enfants seront utilisés comme preuves durant leur confession publique devant les membres assemblés de l'église.

Les enfants sont régulièrement soumis à des interrogatoires pendant lesquels, en collaboration avec les responsables de l'église, les enfants vont progressivement construire un récit sur la manière dont ils sont devenus sorciers. Ce récit sera ensuite présenté à la communauté des croyants lors des messes et des rassemblements de prières collectives pendant lesquels les enfants sont poussés à faire des confessions publiques et à révéler leur vraie nature de sorcier.

Le « témoignage »


Exorcisme des enfants du Congo
Photo : Roland Hoskins
Habituellement, la structure et le contenu d'une telle narration sont très standardisés et stéréotypés. Ce récit relate la descente de l'enfant-sorcier dans le deuxième monde, qui commence souvent par son acceptation d'un cadeau offert par un adulte pendant la journée. Le plus souvent ce n'est pas un membre de la famille de l'enfant et très souvent c'est une femme. La nuit, cette personne revient alors pour réclamer un contre-don sous la forme de viande humaine. A partir de là, l'enfant est immergé dans le monde de l'occulte et va commencer à tuer des gens.

A la suite du moment crucial de la confession publique (appelée « témoignage »), la communauté religieuse va s'engager dans des rencontres de prières et des « cures d'âmes » pour dénouer les nœuds qui lient l'enfant aux forces du mal, au diable et à tout ce qui est sensé appartenir au royaume de Satan (et, pour ces Églises, cela inclut tout ce qui participe de la référence aux ancêtres et à la « tradition locale »). L'enfant sera exposé aux prières collectives visant à le soustraire à l'emprise des puissances du mal. Ces réunions de prière qui peuvent s'étaler sur des semaines se tiennent à intervalles régulier pendant la semaine.

Ces formes d'exorcisme ritualisé sont, pour la plupart du temps, dirigées par des femmes membres de l'Église et connues comme « intercesseuses ». L'enfant est placé au milieu d'un cercle de prière tandis que les participants tombent régulièrement dans un état de glossolalie sensé marquer la présence du Saint Esprit. Selon le type d’Église, ces sessions se développent en collaboration avec la mère de l'enfant ou un parent proche, dans l'espoir de faciliter la réintégration de l'enfant-sorcier purifié dans sa famille. Dans de nombreux cas, cependant, les parents ne sont pas très collaboratifs, et une telle réintégration demeure un problème : les parents de l'enfant et les autres membres de la parenté sont encore trop effrayés pour accepter le retour de l'enfant accusé de sorcellerie en leur sein. C'est souvent dans de telles situations, malheureusement trop fréquentes, que les jeunes enfants sont finalement contraints de choisir de rester dans la rue.


 
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