Utopies et Dystopies

Quelques définitions

Utopie : Société idéale et généralement imaginaire, dont l’objectif est de parvenir à un bonheur parfait et égal pour tous les membres de la communauté. Par mésusage le mot est devenu synonyme de chimère, illusion.

Dystopie : Nom donné aux contre-utopies. Société généralement imaginaire, mais pouvant approcher la réalité jusqu’à s’y confondre, dans laquelle une élite minoritaire s’arroge tous les droits, avantages et privilèges, au dépend d’une majorité totalement asservie. L’utopie est une société du qui dogmatise le bonheur, la dystopie dogmatise le pouvoir

Les réductions des jésuites

Lorsqu’ils débarquèrent en Amérique du sud en 1549, les jésuites tout comme les autres ordres déjà présents furent révoltés par le sort réservé aux autochtones. Mais ils durent attendre 1609 pour pouvoir organiser dans les possessions espagnoles et sur des bases juridiques nouvelles, des îlots protecteurs destinés à protéger les indiens des abus de la colonisation, mais aussi à favoriser leur évangélisation. Ces cités isolées appelées « réductions » plus connues sous le nom de « Missions » seront organisées selon une structure sociale avant-gardiste que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de socialo-communiste, mais qui en l’absence de ce type de référence sera dans le contexte de l’époque assimilée par défaut à la société égalitaire et idéale décrite peu de temps auparavant par Thomas More dans son Utopia.


S’il est avéré que Vasco de Quiroga avec ses Hôpitaux-pueblos du Mexique s’est bien inspiré de More dans ses projets, il semble que les missions jésuites suivaient une démarche plus pragmatisme qu’utopique. Il n’en reste cependant pas moins que les missions de façon fortuite ou non, représentent une sorte de laboratoire expérimental dans lequel la fiction utopienne est confrontée à la réalité.

Ce sont ces jésuites qui nous ont mis sur la trace de l’utopie et c’est pourquoi ils ouvrent le sujet. Pourtant la question qui nous intéresse ici n’est pas tant de savoir si les missions ou les hôpitaux de Quiroga relevaient d’une démarche utopienne (ou utopique) mais plus généralement de se demander si une société quelle qu’elle soit est en mesure au travers de son organisation sociale fondée sur l’égalitarisme ou tout autre système, de créer non pas les conditions du bonheur, mais le bonheur lui-même. Ou alors un tel concept doit-il rester définitivement du domaine de l’utopie.

En réaction aux hiérarchies figées du XVIème siècle, l’utopie de More s’attaque à l’inégalité en faisant de l’égalité l’arme fatale qui établira les règles d’un monde à venir heureux et parfait. Ce faisant, trop préoccupée par les contraintes de son temps, elle oublie que le vrai fondement de l’égalité est d’offrir à chacun le droit et la capacité d’être ce qu’il veut, différent et donc inégal. En voulant détruire les carcans d’une époque Utopia ne fait qu’envisager une nouvelle forme d’incarcération des libertés qui semble creuser une tombe définitive à toute individualité.

Au bout du compte il se pourrait bien que ce qui caractérise l’utopie soit d’une part la croyance que l’être humain est psychologiquement et spirituellement apte au bonheur, et d’autre part l’ignorance des mécanismes de ce bonheur qui pour exister se devrait de rester rare précaire et fuyant.

Mais peut-être en est-il autrement. Aussi nous faudra-t-il observer comment se sont déroulées les expériences des mise en pratique des idées de l’utopie. Si les missions nous ont mis la puce à l’oreille et si leurs 150 années d’existence peuvent en faire un candidat valable, il reste cependant que leur vocation utopique incertaine les rend suspects en la matière. Ce sera donc vers d’autres tentatives affirmant nettement leurs intensions que nous devrons nous tourner afin d’observer comment elles ont réagi lors de leur immersion dans le monde réel. Alors seulement nous pourrons confirmer ou infirmer notre pressentiment, mais avant cela nous devons d’abord entrer dans le monde de l’utopie pour en définir les contours.

Utopie en Utopia

L’idée d’une société parfaite et harmonieuse remonte à l’antiquité, mais le terme qui aujourd’hui en désigne les caractéristiques, est tiré de l’œuvre de Thomas More écrite en 1516, Utopia. More utilise ce qui sera le classique du genre, la forme du récit d’un voyageur nous dépeignant un monde isolé et inconnu dans lequel une stricte égalité des individus procure le bonheur de tous. L’admiration que le conteur éprouve pour ce monde secret se trouve très rapidement confrontée au contenu même de son discours, ce qui d’ailleurs n’échappe pas à son auditeur qui en l’occurrence semble se faire l’interprète des doutes que More lui-même pouvait porter sur la réalité de son propre rêve humaniste. En effet au fur et à mesure qu’avance la description d’Utopia nous sommes frappés par la contradiction flagrante qui surgit entre ce monde de félicité parfaite et les règles draconiennes qui en organisent le fonctionnement .

Utopia est devenue une île depuis qu’elle fut colonisée et organisée par Utopus, abandonnant par la même occasion le nom d’Abraxas pour celui de son réformateur. L’idéal égalitaire poussé à l’extrême s’insinue dans tous les aspects des relations individuelles pour en gérer tous les aspects. Utopia que l’on peut traduire par « le nulle part » ou « le lieu du bonheur » comporte 54 villes bâties selon un même plan, et possédant les mêmes établissements publics. La cellule sociale est constituée d’un quantum défini de 40 personnes, hommes, femmes, enfants et deux esclaves. Une famille ne peut contenir plus de 16 jeunes gens dans l’âge de puberté, et le nombre d’enfants impubères est également contingenté. Une cité ne peut dépasser 6000 familles. Lorsqu’une famille dépasse le seuil autorisé, le « surplus » est muté dans une autre famille en sous effectif, et il en va de même entre cité. Au bout du compte si la population totale d’Utopia dépassait les quotas autorisés il serait procédé à une émigration chez les voisins, quitte à revenir au bercail en cas de population décroissante.

Autre idée fixe du genre, la propriété individuelle est bannie de l’ile, et pour bien enfoncer le clou les locataires doivent changer de maison tous les dix ans, les nouvelles demeures étant attribuées par tirage au sort. Tout le système de députation relève de la délégation populaire jusqu’au prince qui reste inamovible sauf s’il était convaincu de tyrannie. Afin d’éviter toute tentative de conspiration il est interdit sous peine de mort de se réunir hors du sénat pour débattre des affaires publiques.

La société Utopienne se caractérise en outre par un nombre restreint de lois écrites, et compte d’avantage sur une forme d’autorégulation fondée sur l’épiage pour ne pas dire l’espionnage de voisinage qui fonctionne comme un Big Brother gardien de la foi et de la vertu, et qui élève le fameux « qu’en dira-t-on » au rang de juge suprême. Loin de cette société libérée annoncée par notre voyageur nous voyons poindre une communauté puritaine soucieuse de conserver en dépit de tout, la cohésion sociale au nom d’une obsession égalitaire frisant le dogmatisme religieux. Mais n’allons pas trop vite et n’oublions pas que nous ne sommes encore qu’au XVIème siècle et qu’en dépit des ses faiblesses le pays d’Utopia bouscule de nombreuses barrières et ici comme ailleurs tout doit être abordé à l’aune de la relativité.

La relativité utopienne

A notre époque Utopia n’a rien de chimérique, et si quelques unes de ses pratiques paraissent surprenantes elles ne sont guère plus exotiques que les mœurs et coutumes actuelles de certains de nos pays. En revanche si nous nous reportons dans le contexte du XVIème siècle cette île est vraiment illusoire. En effet de ce point d’observation comment pourrait-on croire en une communauté où chacun, même s’il n’est pas noble pourrait accéder au pouvoir, où l’habit égal pour tous empêcherait de distinguer l’élite de la plèbe, et pire encore un pays où l’on aurait 9 heures de la journée consacrées à se distraire. Et pourquoi pas le dimanche chômé et la semaine de congés!! comme le disaient en s’esclaffant les paysans dans le film de Christian-jaque, François Ier (1937).

Il paraît évident que l’idée que l’on se fait d’Utopia est soumise à la loi de la relativité qui modifie l’observation selon le point de vue où se situe l’observateur. Ainsi on peut remarquer que si les notions de démocratie et d’égalités étaient au temps de More l’objet même de l’utopie, celles-ci sont à quelques réserves près totalement admises aujourd’hui dans le champ de la réalité. En revanche de nos jours l’idée que l’égalité sociale suffise à créer une société heureuse reste totalement utopique si nous considérons que les conditions égalitaires imaginées par la fiction de More ont été en grande partie remplies dans nos sociétés modernes sans pour autant parvenir au résultat attendu. Alors que le XVIème siècle privé de notre modèle égalitaire contemporain pouvait croire que l’inégalité était la cause de tous les malheurs, nous savons aujourd’hui que si une société plus juste et plus paisible reste nécessaire au bonheur, celui-ci ne peut-être décrété et doit être recherché au travers d’un parcours qui reste personnel. Ayant ainsi en partie résolu la question politique et sociale notre société nous met au pied d’un mur qui nous confronte à un problème de fond qui fait du bonheur une affaire psychologique, spirituelle et principalement individuelle.

Pour autant nous devons garder en tête que nous sommes là dans une situation de luxe, qui reste conditionnée comme nous l’avons déjà dit à l’existence d’un contexte favorable. Nous le voyons bien l’utopie est une notion relative qui nait avant tout de sa comparaison avec une réalité tout aussi évolutive.

Egalité, liberté et propagande dans les mondes utopiques

Nous devons donc admettre que la notion d’utopie apparaît dès lors qu’une réalité proposée nous semble peu crédible si nous la comparons à notre propre réalité. Utopia comme tous les autres avatars du genre suppose donc qu’en offrant aux communautés humaines plus d’égalité et finalement de justice, on découvre la pierre philosophale qui apportera l’âge d’or. Cette utopie est avant tout celle d’une époque qui reste soumise à l’autoritarisme de castes héréditaires et qui cherche à interrompre cette dynastie des privilèges en proposant une société fondée sur une valeur contraire qui seule peut mettre fin à ces injustices de classe, l’égalité. La société utopienne est donc chargée par son auteur de nous proposer un monde dans lequel l’égalité est obtenue par la suppression de toute forme de hiérarchie. Cependant pour émanciper les individus l’utopie entend remplacer les contraintes de classes en interdisant toute distinction sociale pour imposer un nouveau carcan interdisant cette fois toute distinction individuelle. Pour parvenir à ses fins Utopia applique un nivellement et une surveillance à tous niveaux.

L’organisation quasi militaire des structures sociales, la construction des villes et des édifices selon une géométrie invariable et répétitive sensée souligner l’idéal égalitaire sont autant de traits typiques des sociétés utopiques bien plus proches des systèmes totalitaires que des paradis perdus. En Utopia, punir de mort toute personne qui récidiverait à entreprendre un voyage non autorisé est là aussi une curieuse conception du bonheur, et on pourrait multiplier les exemples qui sont de la même veine. La vérité est qu’Utopia et ses compères utilisent les mêmes armes que les fascismes et autres autoritarismes qu’ils prétendent combattre, en proposant des conclusions falsifiées à leur prétendue expérience d’un nouveau monde. Rien ne dit finalement que les utopiens sont heureux, mais seulement que leur société est faite pour les rendre heureux.

Mais nous ne devons pas oublier qu’en proposant une société parfaite et heureuse les auteurs de ces fictions veulent avant tout répondre à des préoccupations humanistes destinées à améliorer le sort de leurs contemporains en réduisant les sources d’inégalité et d’injustice. Il ne serait pas productif dans leurs objectifs immédiat d’annoncer que l’égalité ou la démocratie seraient une des moins pires solutions car dans ce cas à quoi bon se battre pour un monde imparfait et incertain. A la vérité en affirmant aboutir sur une société parfaite les utopies font l’impasse sur les questions auxquelles elles ne peuvent ni ne savent répondre.
A vrai dire, les auteurs qui sont loin d’être des imbéciles on véritablement le cul entre deux chaise. D’un côté ils poussent leurs contemporains à s’émanciper des différents jougs qui les oppriment, et déposent à leurs pieds l’image d’une société en partie libérée de ces inégalités, mais d’un autre côté ils savent aussi qu’il n’existe pas dans la nature humaine de disposition naturelle à se satisfaire de l’égalité et peut-être même du bonheur. Ces auteurs savent sans doute qu’aucune utopie ne peut apaiser ces besoins que l’homme a d’entrer en compétition avec ses proches animé par sa convoitise, sa jalousie, et y exercer son goût immodéré pour les chicanes.

En fait les mondes utopiques ne fonctionnent que par anesthésie de toutes les prétentions humaines de se distinguer, se valoriser, se hisser au dessus des autres pour obtenir leur admiration, leur affection ou leur soumission, autrement dit pour atteindre ce monde parfait individuel où nous sommes devenus roi au mépris de toute égalité.

Le délire utopien pèche par excès et pour promouvoir son obsession égalitaire va jusqu’à s’attaquer à toute forme de liberté considérée comme la source même de l’inégalité. Etablissant un véritable régime policier le dictat utopien s’insinue jusque dans les plus individuelles des pulsions, l’affectivité et sa proche parente la sexualité. Celle-ci doit être contenue dans des règles uniformes interdisant tous choix personnel. Les utopiens ne peuvent avoir de relations sexuelles avant le mariage, l’adultère est puni d’esclavage et sa récidive de mort. Le rapport aux enfants et à la famille est désinvesti de tout affectif à telle enseigne que ces enfants peuvent être « mutés » dans une autre famille en cas de surnombre. L’utopie veut nous forcer à nous détacher et c’est sans doute ce qui la rend si intrusive sur la question de la sexualité. Elle pense que la source de tout le malheur humain est l’attachement à sa maison, ses enfants, ses amis, son pot de fleur, et qu'éradiquer ce mal sera la condition du bonheur. Avec leurs prétentions à nous contraindre les utopies heurtent inévitablement notre affectivité, et de leur impossibilité à nous convaincre de la validité de leurs arguments nait notre rejet. C’est là sans doute une des raisons pour lesquelles le terme d’utopie lié à un prétendu monde positif du bonheur, s’est finalement assimilé à l’usage aux termes négatifs d’illusion, chimère et autres contenus péjoratifs. Par bien des côtés les utopies littéraires agissent en propagandistes dévoués à leurs objectifs et rejettent toute contradiction gênante aux oubliettes. L’utopie va jusqu’à fondre bonheur et monde parfait dans une même moule sans remarquer que cette perfection serait avant tout celle d’une société aboutie, finie, figée, un univers débarrassé de toute motivation individuelle, une fourmilière qui n’aurait même plus de reine à laquelle se consacrer.

Alors face à ces suppositions nous devons opposer la réalité des expériences que certaines sociétés aux idéaux utopiques ont tentées et observer qu’elles en furent les évolutions.

Les expériences utopiques

La meilleure façon de vérifier une hypothèse est de l’expérimenter. Si les sociétés utopiques sortent majoritairement de l’imagination littéraire, il n’en reste pas moins qu’un certain nombre de visionnaires ont un jour pensé que le pays où tout le monde il est beau pouvait exister. Cependant nous devons constater qu’à ce jour il n’existe aucune société qui soit parvenue à établir cet état de perfection annoncé, pas plus qu’il n’existe d’ailleurs de société fonctionnant selon les critères parfaits de l’égalité. Sans aborder encore la grande illusion communiste nous remarquons que les tentatives issues de ce que péjorativement Marx et Engels ont appelé le socialisme utopique se sont désintégrées à l’usage. L’Icarie d’Eugène Cabet, de ricochets en ricochets s’abime d’abord au Texas victime de pas de chance, puis à nouveau se dilue dans l’Illinois cette fois victime de l’autoritarisme de son créateur qui veut le bonheur de tous mais à sa seule façon. L’essai repris par son successeur en Iowa parvient rapidement à son terme. A son tour Owen qui avait choisi l’Indiana pour y créer son New Harmony n’a pas le temps de dire ouf que son rêve se désagrège dans les luttes d’influences interne. Bien avant cela, et inspiré par le mouvement piétiste, la communauté d’Herrnhut doit fuir en Amérique avec des prétentions revues à la baisse. De l’autre côté en Inde Auroville né d’un rêve de société œcuménique s’enlise dans des contradictions insolubles et semble être devenu un relais château New Age destiné à attendre que jeunesse plus ou moins dorée se passe. On pourrait multiplier les exemples, aussi serait-il plus constructif de rencontrer une seule société utopique qui ait réussi, mais il n’en existe pas à notre connaissance.

Toutes les expériences échouent très vite mais restent relativement dissemblables. Certaines en effet suivaient la trace d’Utopia et tentaient d’instaurer une société aux règles « utopiennes », c’est à dire une société égalitaire isolée du contexte politique général et ne cherchant pas autre chose que de servir de modèle ou de test à une monde idéal. C’est le cas des Hôpitaux-pueblos du Mexique et dans une moindre certitude des missions jésuites du Paraguay. D’autres tentatives se fondent sur un arrière plan religieux et c’est le cas d’Herrnhut ou d’Auroville qui n’échappera pas au sectarisme de quelques adeptes illuminés. Enfin l’autre type d’expérience se construit autour des valeurs humanistes et socialistes et son le fait de quelques individus aux idées plus ou moins tarabiscotées qui tentent sans doute d’imposer leurs visions humanistes en cherchant parfois, même maladroitement, à améliorer le sort des travailleurs. Ce sont Charles Fourrier avec ses Phalanstères à la philosophie aussi ésotérique que les théories d’Helena Blavatsky, ou Godin avec ses Familistères, Owen et bien d’autres qui donnerons naissance aux mouvements coopératifs.

Dans ces diverses tentatives nous constatons que quelle que soit la motivation « utopique » l’échec procède toujours de la confrontation des intérêts, de l’intolérance, de la lutte pour le pouvoir et en fin de compte de la perte très rapide de l’intérêt général aux dépens du particulier. Ce que les récits d’utopies imaginaires éludent, ne résiste pas à la confrontation du réel, et les règles liberticides et contraignantes sensées être indispensables à la société du bonheur restent du domaine des bonnes intentions.

Nous pourrions remarquer que dans ce chapitre nous avons omis de citer le communisme. Bien que celui-ci réponde parfaitement aux critères utopiques à savoir le bonheur de tous (ou du moins un mieux être) obtenu par une égalité de droits et de devoirs, cet idéal n’a jamais été expérimenté sous cette forme mais s’est avéré immédiatement être la prise de pouvoir d’une élite décidée de mettre le peuple à sa botte. Ainsi le communisme en passant à l’acte a sauté la case utopie pour passer directement à son opposé, la case contre-utopie ou dystopie, et c’est de cette case dont il va être maintenant question.

Les dystopies ou contre-utopies

Le terme dystopie ou contre utopie a toutes les qualités pour tenir le rôle d’opposant à celui d’utopie. Cependant il n’en présente pas nettement une notion contraire. La dystopie ne pose pas en effet comme principe ce qui serait vraiment l’opposition à l’utopie, à savoir le malheur pour tous, mais plus simplement une conception différente de la relation sociale fondée sur la domination d’une masse par une élite. Il en résulte une utilisation et une circulation des énergies qui diffèrent. Dans l’utopie la soumission à l’ordre général, autrement dit au dogme, est non seulement accepté par tous mais irréversible, rendant ainsi toute idée même de subversion irréaliste. Dans les dystopies au contraire le bonheur est réservé à la seule élite dominante qui doit consacrer une grande partie de son attention à prévenir toute forme de rébellion qui mettrait en danger son statut de dominant.

Utopie et dystopie ont pourtant en commun leur totalitarisme. Les premiers figeant toute progression sociale au nom d’un état figé et immuable, le second au nom de l’intérêt d’une minorité. Cependant si les absolutisme utopien sont souvent dus à une forme de naïveté et restent en majorité attachés à des œuvres littéraires, ceux des dystopies sont destinés à asservir, corrompre, et réduire toute forme de résistance à l’autorité.

De ce fait si utopie et dystopie semblent souvent utiliser les mêmes méthodes, leurs finalités diffèrent. Ainsi par exemple, alors que dans les utopies l’attachement est combattu pour éliminer les sentiments de propriété et les réactions égoïstes qu’il génère, dans les dystopie cet attachement est combattu d’une part pour détruire toute individualité et d’autre part toute possibilité de former des clans qui sont des sources potentielles de résistance. Comme dans les utopies les dystopies vont s’attaquer à toutes les causes d’attachement, la famille, les amis, les associations et surtout le sexe. Très souvent les sociétés dystopiques vont élever des interdits et des tabous sur les relations sexuelles car elles sont un des motifs d’aliénation le plus puissant. Cependant le nec plus ultra des méthodes de soumissions sera de parvenir à une présélection naturelle des individus afin qu’ils soient génétiquement conformés à accepter leur servitude. (Bienvenue à Gattaca, film d’Andrew Niccol-1997).

Cette stratégie eugéniste apparaît clairement dans « Le meilleur des mondes » de Huxley où les embryons humains destinés à « approvisionner » les classes subalternes subissent des traitements chimiques destinés à interrompre leur évolution. A cette conformation physique s’ajoute un système d’apprentissage hypnotique qui finit son travail. Ainsi les Delta et Epsilon (castes inférieures) sont dressés à admirer les classes supérieures (les Alpha), ce qui détruit en eux tous risques de jalousie et par conséquence de rébellion, d’autant plus que cerise sur la gâteau, le Soma, cette drogue sans effet secondaire, permet à chacun de parvenir à un état de bonheur compensatoire d’un sommeil paradisiaque encadré par le système et donc inoffensif. Une autre caractéristique des fictions contre-utopiques est d’insister davantage sur les méthodes d’aliénation des masses que sur les objectifs des castes dominantes. On ne sait d’ailleurs pas toujours qui sont ces dominants parfois cachés derrière un Big brother (1984 d’Orwell) ou un UNI-ord, l’ordinateur caché sous les Alpes abritant en réalité une caste mystérieuse de programmateurs. (Un bonheur insoutenable d’Ira Levin). Cet anonymat n’est pas innocent car l’objectif des auteurs est d’attirer notre attention sur les masses qui sont par leur faiblesse, leur ignorance, leur bêtise, et surtout leur naturelle soumission, les propres artisans de leur sort. Par ce système la contre-utopie comme l’utopie communiquent avec leur contemporains et leur transmettent une analyse critique de leur époque, éveiller leur conscience et faire tomber les enchainements mentaux qui les emprisonnent.

Les utopies dans leur époque

Nous avons déjà fermement établi que les utopies relèvent d’abord de la fiction littéraire, même si quelques expériences ont cherché à en concrétiser l’imaginaire. Dans ces ouvrages les auteurs cherchent avant tout à communiquer avec leurs contemporains afin de faire passer un message. Les utopies en donnant l’exemple d’un avenir radieux ne font que souligner les contraintes et les absolutismes de leur époque. Pour critiquer par exemple le pouvoir absolu des princes, les utopies vont imaginer un futur où chacun peut parvenir au pouvoir selon ses propres capacités et non par privilège de naissance. Les récits contre-utopiques littéraires en partant aussi de l’ imaginaire vont attirer l’attention des lecteurs sur la nature pernicieuse de certains aspects de leur époque qui pourraient évoluer vers des abus insupportables. L’utopie propose de tenter une expérience, les dystopies nous avertissent du contenu néfaste présent dans notre époque et nous demandent de réagir.

Les contre-utopies ne se limitent pas à la fiction littéraire, et contrairement aux utopies leur expérimentation dans le monde réel semble se vérifier de façon si constante que l’on finit par considérer que la réalité est avant tout dystopique. Les exemples ne manquent pas. Le nazisme en est la plus évidente démonstration avec sa soumission des races inférieures et la primauté de l’élite aryenne. Les contre-utopies sont parfois des tentatives utopiques déçues ou déviées de leur sens, qui se sont transformées en réalisant leur impossible cohabitation avec la réalité. Dans ce domaine nous trouvons le communisme parti pour faire le bonheur d’un peuple au moyen de l’égalité pour tous, et qui va aboutir au délire paranoïaque d’une classe dirigeante incapable d’éviter l’écueil des jalousies, des convoitises et des peurs individuelles.

C’est la littérature avec « La ferme des animaux » d’Orwell ,qui nous offre la plus belle description de la transformation d’une utopie qui en abandonnant ses idéaux égalitaires au profit du pragmatisme se transforme en dystopie. Dès qu’ils ont chassé les hommes pour prendre le pouvoir, les animaux créent fièrement leurs constitution et devise et déclarent que « tous les animaux sont égaux ». Lorsque les cochons à leur tour prendront le pouvoir faisant trimer plus que jamais leurs semblables pour finir par taper le carton avec les hommes, la devise deviendra « les animaux sont tous égaux, mais certains plus que d’autres ».

Cette histoire nous explique aussi pourquoi les dystopies sont résistantes à la réalité alors que les utopies en meurent. Les dystopies ont pris en compte le fait qu’un monde ne peut être parfait et heureux qu’au dépens de l’imperfection et du malheur d’un autre monde tout comme le bien à besoin du mal pour exister. Chez Orwell l’utopie d’un monde où tous les animaux sont égaux échoue avec la prise de pouvoir des cochons qui ont compris que leur rêve ne pouvait se passer de larbins, et que cette domesticité ne pouvait exister par libre consentement de chacun mais bien par contrainte imposée par une autorité supérieure. A tout faire, les cochons ont préféré être ceux qui se reposeraient, d’autant plus que la masse des animaux semblait vraiment prédisposée à se laisser tondre démontrant de ce fait qu’il existait dans la nature et l’équilibre des groupes sociaux non seulement un besoin de domination pour les uns mais un véritable gout à être dominé pour les autres. Les cochons n’ont eu qu’à jouer sur les cordes du sacrifice, de la valeur rédemptrice du travail, de l’effort de chacun pour le bien de tous pour justifier l’existence d’une hiérarchie parasite mais tellement nécessaire à assumer le destin de la ferme et à éclairer les masses de leur savoir.

Au fond les Dystopies des uns ne sont jamais que les utopies des autres et elles réservent leurs mondes et merveilles à qui sait se servir. De ce fait les si les dystopies résistent à la réalité c’est avant tout qu’elles se confondent avec elle.

A l’inverse les utopies sont par essence contraires à la réalité puisque c’est justement ce qui les en distingue et finit par les qualifier, et si l’œuvre littéraire peut faire illusion, l’expérimentation fait très vite apparaître les failles de l’idéologie. Or c’est là encore ce qui distingue nos deux concepts. En effet si les utopies acceptent de risquer l’épreuve de la réalité, il n’est pas certain que les dystopies le fassent. Étonnant alors que nous avons prétendu que dystopie et réalité ne faisait souvent qu’un. Mais l’affaire est un peu plus subtile et il faut nous en expliquer.

Le caractère contraignant des dystopies met l’accent sur les moyens de coercition utilisés par les élites dans le but de conserver leur autorité jusqu’à en faire une obsession. Cet état d’alerte constante fixe l’attention sur toutes les activités de prévention du risque et maintient l’élite minoritaire dans une situation d’attente incertaine peu propice à la jouissance de ses acquis. En d’autres termes l’élite trop occupée à préserver son pseudo bonheur, ne se risque jamais à le vivre faute d’y perdre en vigilance. De ce fait l’élite dystopique ne fait jamais qu’imaginer et même fantasmer un bonheur qu’elle n’expérimentera véritablement jamais faute d’être trop occupée à en préserver la possibilité d’en jouir. Alors si les dystopies résistent à la réalité c’est en partie parce qu’elles évitent d’y expérimenter leur idéal laissé à l’état de projet, d’alibi ou comme nous venons de le dire de fantasme.

Tout au contraire En se confrontant au réel les utopies bien plus courageuses et honnêtes réalisent que leurs mondes fermés nient l’impératif besoin des cellules vivantes de se confronter à leurs semblables, pour définir et conquérir de nouveaux territoires. Elles réalisent que l’homme à besoin d’insatisfaction et de risque pour le pousser sur le chemin des conquêtes et des découvertes afin d’y inventer ses propres mondes parfaits, et ce sera par l’inquiétude née de l’inégalité qu’il atteindra ses sommets. Alors il est vrai qu’elles se perdent sans doute dans l’expérience mais elles en livrent la leçon. Alors devant la déception des utopies et le danger des dystopies, il ne reste à l’homme que les promesses de mondes parfaits dont sont si gourmandes les religions. Calfeutrées dans un au-delà virtuel qui les met à l'abri de la confrontation à notre réalité, elles apparaissent comme l’ultime espoir de résoudre cette quadrature du cercle qui est le mystère la vie, et dont la mort semble être la seule réponse acceptable.

Utopie et religions

Les utopies sont donc faites pour faire courir l’homme mais s’avèrent inaptes à le satisfaire ni a terme ni surtout sur le long terme, et c’est là que nous attendent les religions. Elles seules sont en mesure d’offrir des perspectives sublimes. En effet contrairement à notre imaginaire ou celui de nos auteurs, les religions n’ont plus à s’encombrer d’explications. Les mondes sans mal qu’elles nous proposent ne pourra être expérimenté que par des humains ayant perdu leur humanité, c'est-à-dire n’étant plus soumis aux exigences de la survie, à la convoitise et la concurrence qu’elles entrainent. Ce sont des rêves qui sont en dehors de toute expérimentation possible par le vivant, des illusions pour des chers disparus.

Les religions en nous faisant miroiter leurs paradis terrestres ou leurs nirvanas, nous promettent une société parfaite sans prendre le risque de nous en décrire la géométrie, l’espace, la véritable hiérarchie, les interdits, et surtout la simple quotidienneté, se contentant pour la plupart d’ânonner de redoutable niaiseries dignes des plus mauvais contes de fées. Là où l’utopie se soumet à la sanction de la raison et doit faire sans cesse ses preuves, la religion s’exonère de toute rationalité, laissant à la foi, la copine de saint Thomas qui permet de nous faire tout avaler, le soin de nous rendre heureux sans avoir vu. En résumé l’un se soumet à la critique l’autre la rejette en affichant l’infaillibilité du dogme.

Adeptes du mythe de l’éternel retour d’un âge d’or perdu dans les brumes d’un pécher originel, les religions promettent le retour de l’Eden perdu dans lequel le bonheur parfait existait, et où le loup et l’agneau vivaient en harmonie. Dans ce Disneyland symbolique où les dés sont pipés les animaux ne sont plus soumis aux exigences de la survie, tout leur étant donné en suffisance. Ils n’ont plus qu’à se glandouiller toute leur éternelle journée. Devant un tel programme nous en venons à regretter nos utopies qui bien que très imparfaites sentaient moins le rance que cette éternité béate qui nous promet le voisinage d’ennuyeux témoins de Jéhovah toujours en attente de fin du monde. Alors devant cette chronique d’un ennui annoncé que Dieu nous pardonne si nous préférons nos inquiétudes, nos angoisses, nos méchantes dystopies. Que dans sa supposée bonté il nous laisse jouer à son jeu de cache-vérité pour que nous puissions y occuper notre éternité, ou cette incongrue portion qu’il nous en offre, car au fond à y regarder de près nous pourrions trouver nos incertitudes bien moins désespérantes. Mais revenons à notre sujet.

En dehors de toute croyance sur le fond, les paradis et nirvana promis par nos religions, du moins celle du salut (sotériologies) ne sont pas des utopies, du fait même qu’elles échouent à satisfaire la condition première de notre définition, le conflit entre la réalité proposée et notre réalité. Or les religions régentent le monde de l'au-delà, un monde désincarné qui échappe totalement aux conditions de notre réalité, une science fiction qui nous propose une nouvelle réalité impossible à réaliser dans les conditions présentes.

Missions jésuites et utopie

Il est temps de revenir à nos jésuites. Il faut reconnaître que leur « réductions » ont battu des records de longévité.(150 ans). En créant ces missions ils ont installé un système socialiste et très avant-gardiste. Ils ont isolé les indiens pour les évangéliser mais aussi pour les protéger, mais surtout ils ont laissé à ces indiens une certaine autonomie, leur abandonnant en partie les commandes. Ils ont donc évité de figer de nouveaux modèles hiérarchiques en conservant les systèmes tribaux, autrement dit les habitudes. Mais au-delà de cette organisation il est fort possible que la longévité de l’expérience soit due aux circonstances. En effet les missions restaient des enclos protecteur face à un monde extérieur hostile. De plus les Guaranis comme beaucoup d’indiens de la région croyaient que de façon cyclique le terre faisait en quelque sorte le ménage et rétablissait un monde sans mal, et les jésuites ont pu être considéré comme les messagers de ce nouveau monde.

Étrange final qui fait rejoindre le monde de l’utopie imaginé par Thomas More, celui des mythes de l’éternel retour des Guaranis ou du Messie des jésuites, et les opportunismes de l’adaptation face à la modification du milieu. Les jésuites on finalement été chassés, et avec les nouvelles frontières établies entre les empires coloniaux espagnols et portugais les réductions se sont trouvées du mauvais côté. Leurs habitants chassés ont fini en grande partie exterminés.(Thème principal du film « Mission » de Roland Joffé.1986). Aujourd’hui les réductions ne sont plus qu’un site pour touristes, un souvenir d’un monde qui fut un temps soupçonné d'Utopie, et qui, devenu mythe peut prétendre à son éternel retour.

Si les utopies étaient bien dans l’esprit de leurs auteurs une façon de critiquer les excès de leur époque, chez les jésuites se furent les excès d’une époque qui engendrèrent l’expérimentation d’une société qui reste utopique pour son époque mais qui pour nous demeure simplement égalitaire. Effectivement si nous nous demandions au départ de notre étude si les missions étaient des communautés qui relèvent des principes de l’utopie de More, nous pouvons dire maintenant que les réponses sont oui et non. En effet si nous en revenons à notre définition, les Missions étaient bien pour le XVIème siècle une utopie par inadvertance, qui rattrapée par le temps s’avèrent aujourd’hui rien de plus qu’un concept égalitaire. De plus l’objectif des missions était non pas de parvenir à un monde parfait, mais simplement de protéger les indiens et surtout de les évangéliser pour les amener dans ces paradis perdus sortis du champ général de notre critique et notre raison. Alors en toute simplicité, par la réalité de leur expérience, les Guaranis et leurs jésuites ont tout simplement arrangé dans les creusets de leur alchimie ce mélange incompatible de liberté et d’égalité pour créer cette improbable matière nouvelle, la solidarité, qui à peine née pourrait bien être renvoyée dans sa matrice par un ultralibéralisme hautement toxique.

Libéralisme dystopique

Si les utopies et contre-utopies révèlent leur époque, il est logique de penser que chaque époque peut révéler ses utopies et dystopies. Autrement dit en recherchant les caractéristiques évoquées pour ces deux concepts nous devrions pouvoir déceler dans notre société la présence sournoise de composantes négatives suffisamment incrustées dans nos mœurs et habitudes pour que nous n’en soupçonnions pas la nature pernicieuse ou l’intention aliénante. Il est clair que nous devons éliminer d’entrée tout ce qui concerne les tyrannies, fascismes et autres intégrismes qui sont entrés dans le domaine de la maladie déclarée, et il qu’il nous faut orienter nos recherches vers les incubations discrètes qui sous couvert de l’axe du bien ou tout autre alibi, nous préparent nos épidémies de demain. Pour être clair, dans le cas des dystopies qui est celui qui nous occupe en priorité, on devra pister les symptômes qui feront apparaître une possible manipulation des masses afin qu’elles en arrivent à considérer les élites qui les dominent comme une composante naturelle et inaltérable de l’équilibre social, et leur soumission à cette élite comme une loi de la nature.

Pas besoin de chercher bien loin d’exemple symptomatique. L’état américain vient de donner (2009) 270 milliards de dollars aux organismes de crédits et banques pour les sauver de la faillite. 10 milliards sont venus renflouer Goldman Sachs qui s’est empressé d’affecter ces liquidités au paiement des primes annuelles de ses 443 dirigeants (12 milliards) et à l’occasion, de les récompenser de la baise de 47% des résultats pour 2008. Bienvenue dans le monde merveilleux à cette classe Alpha méprisant les masses subalternes comme nous l'a décrite Huxley. Alors qu’en pensent nos Epsilons d’outre-Atlantique ? Leurs maisons saisies pour rembourser leurs prêts ont été en grande partie saccagées et mises en vente pour le dollar symbolique, mais le rêve américain est sauf. Chez ces gens là, Monsieur, on ne se plaint pas, on ne demande pas ce que la nation peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour elle. Chez ces gens là on trime dur pour la survie du rêve américain et payer les impôts qui servirons à engraisser l’élite porcine. Chez ces gens là évoquer la sécurité sociale pour tous, ou une retraite décente à un âge respectable sont des trucs de socialistes, comprenez communistes, cette engeance qui vous fait travailler pour payer les flemmards atteints de cancer.

Nous avons là notre premier repère dsytopique, l’existence d’une classe subalterne collaborant par conformation psychologique à sa propre soumission. Ici l’adhésion au mythe du héros, trimant dur, pour le bien de la nation est un quitus qui vous accorde le titre de patriote, la considération de vos voisins, le respect de vos proches, et une réservation en première classe au paradis. Les autres, ces capitalistes anonymes de Goldman Sachs et consorts peuvent s’en mettre plein les poches car ils sont l’étoile du berger, la preuve impérissable que, dans ce pays où la religion fait de la réussite un signe d'élection divine, chacun un jour peut accéder au royaume du dieu dollar.

C’est justement le capitalisme qui nous offre notre deuxième jalon dystopique celui de l’anonymat de la caste des maîtres. L’entreprise économique majoritairement anonyme représente bien une caste informelle et presque virtuelle qui constitue la race des Alphas. Conseils d’administration, actionnaires, fondés de pouvoir, mandataires sociaux, prêtes noms, fonds d’investissements, de pensions, systèmes financier opaques protégés dans des paradis fiscaux, sont autant de paravents, de sorte de cache-richesses qui se réfugient derrière le système anonyme dont les traficotages producteurs de dégâts sont élevés au rang d’une fatalité comparables aux famines, sécheresse, ouragans, qui comme les subprimes finissent par mettre chacun sur la paille (enfin pas tous !). Cet exemple yankee n’est pas choisi au titre d’un anti-américanisme politiquement correct, mais tout simplement parce que les USA en temps que leaders finissent par imposer leur loi. Mais attention, nous sommes ici confrontés à une situation originale. Nous avons fait remarquer que les utopies partant à l’assaut de la réalité finissaient par s’y dissoudre ou se transformer en contre-utopie. Or il semble bien que nos sociétés occidentales soient en partie la création d’une expérience utopique. Celle-ci, contrairement au destin des utopies ne s’est pas liquéfiée mais s’est adaptée pour devenir une sorte d’alibi propagande au service de la dystopie. En d’autres termes l’utopie de plus en plus vidée de sa substance sert de leurre mis au service de sa rivale, le libéralisme dystopique.

Il serait tentant de désigner le mythe du rêve américain comme titulaire de ce rôle de cocu. Cependant sa doctrine individualiste, élitiste et profondément inégalitaire le disqualifie d’office. Plus simplement l’élue nous concerne tous et c’est notre modeste démocratie. Celle-ci a modifié profondément la donne. Les états nations qui jusqu’à lors étaient fondés sur l’inégalité mise au profit d’une caste régnante, se sont mis au service de l’égalité et de la solidarité nationale. Pour parvenir à ce résultat les états ont contraints l’économie dans un cadre légal destiné à limiter tous excès pouvant porter préjudice à l’idéal démocratique. Si une certaine injustice mondiale est née de ces démocraties colonialistes, on pouvait au moins espérer qu’il s’agissait d’une situation transitoire permettant de jeter les bases d’un nouvelle égalité.

Quoiqu’il en soit les démocraties ont soumis tous les pouvoirs à l’autorité politique et ceci concerne en particulier le domaine de l’économie. Le libéralisme et en particulier l’ultralibéralisme prônent une idéologie opposée. Pour eux l’équilibre économique et donc social s’obtient grâce à un marché totalement libre de toute intervention de l’état, autrement dit totalement dérégulé. Cela signifie que le marché doit pouvoir établir ses propres règles sans avoir à tenir compte du contexte idéologique qui fonde les états nations. La où la démocratie pose comme base l’égalité, et la solidarité, et une économie autant que possible au service de l’homme, le marché oppose la loi de la jungle, le chacun pour soi, et l’homme au service d'une économie anonyme et dystopique. Les monarchies jetées par la grande porte reviennent par la fenêtre au travers des systèmes oligarchiques et ploutocratiques des multinationales qui s’imposent comme autant d’états nations définissant leur propres territoires, érigeant leur nouvelles dynasties et projetant leurs conquêtes au moyen de la mondialisation et rétablissant des droits féodaux dans leurs empires. Dans cette affaire la liberté du commerce ne se limite pas à déréguler, mais bien à prendre le pouvoir, et mettre le politique à disposition, ce qui est malheureusement bien avancé. Pour cela il ne sera pas besoin de détruire les démocraties mais seulement de leur laisser faire illusion, de laisser ses dirigeants se faire des guerres de façade entre lambris dorés des républiques et les diners subventionnés par les partis, et jouer les indispensables en redistribuant aux uns l’argent piqué aux Delta moyens.

Vision paranoïaque ou réaliste, ce sera à chacun de décider en fonction de sa propre relativité dépendante encore une fois de son point d’observation qui sera bien entendu différent selon que l’on soit traders à Londres ou ouvrier de Renault à Sandouville. S’il est naturel de chercher des refuges dans des positions sécurisantes et de tout faire pour s’y maintenir, il est tout aussi important d’admettre qu’une société évoluée doit être solidaire faute de revenir à la loi de la jungle et au chacun pour soi. L’égalité est un leurre de philosophe dans lequel les démocraties pataugent et les totalitarismes se noient. Si chacun doit en revanche avoir sa chance à part égale, chacun n’est pas égal et c’est la force des systèmes justes et équitables de compenser, et seul l’homme et ses dieux dont il n'est pas sûr, sont de cet avis dans cet univers de cruauté.

Pourtant dans une sorte de reniement à la Judas, nous nous demandons si cet humanisme avec ses démocraties incertaines n’a pas introduit dans le système une sorte de bug contre toutes les lois de la nature qui sont toutes fondées sur la prédation et la sélection naturelle. Se pourrait-il aussi que les rêves utopiques annoncent la fin d’une race dès lors qu’ils entendent introduire une notion si étrangère à l’univers, la défense du plus faible. Peut-être est-il justement dans l’original destin de l’homme de s’émanciper de l’égoïsme de la bête pour aller vers le partage de l’esprit, mais il s’agit là encore d’une utopie qui comme certaines promesses n’engagent que ceux qui y croient.

Pouvoir et utopie

Avant de terminer cette étude nous devons encore nous intéresser à un aspect original des sociétés utopiques, et en partie dystopiques, la relation au pouvoir. Bien entendu nous avons plus ou moins abordé la question tout au long de ces pages, mais sans l’éclairage particulier que nous allons maintenant présenter. Nous remarquons que dans les sociétés utopiques et en partie dans les dystopies il n’existe pas de classes sociales, mais seulement un pouvoir unique et disons le, un peuple « uniforme ». Dans les dystopies la situation est nette, le pouvoir c’est l’élite dominante, et le peuple c’est le reste. Dans les utopies nous trouvons la même répartition à la différence que les intentions des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Cependant il serait un peu rapide de croire que les utopiens vivent dans une démocratie. En effet les députations populaires sont bien des fonctions électives, mais ce n’est pas le cas des instances dirigeantes inamovibles qui échappent au contrôle et à la sanction populaire (sauf abus). De ce fait le peuple n’a aucune véritable influence sur son destin, et les députations se limitent à la surveillance de la bonne exécution de la coutume érigée en loi. En utopie d’ailleurs la loi semble figée à jamais du fait qu’elle est par sa perfection arrivée à offrir une sorte de recette magique qui garantit le maintient de la société dans son état privilégié de béatitude. La caste des maîtres elle-même limite son rôle à un gardiennage du dogme. Par certains côtés le monde d’utopie fonctionne comme une secte qui aurait remplacé son Dieu par un ensemble de préceptes et de rituels propitiatoires. Comme nous l’avons maintes fois signalé, dans ces conditions les utopies sont menacées de sclérose, même si pour donner au peuple un semblant d’influence sur son destin l’accent est mis sur le travail, l’éducation ou encore les loisirs pour y pratiquer un perfectionnement socialement valorisant.

Cette particularité typique du contexte utopien, la carence de classe sociale, provient en partie de l’absence de propriété privée qui reste l’élément formateur de ces classes sociales. Sans propriété privée il devient impossible de fixer les critères permettant de classer les appartenances, à moins bien entendu de se référer à d’autre repères sélectifs comme la hiérarchie dans le clan ou le parti ce qui revient à une forme de propriété privée. Mais avant d’aller plus avant nous devons préciser notre point de vue sur le sujet des classes sociales. Dans une société organisée et pacifiée il n’existe pas de lutte des classes. La lutte des classes n’intervient qu’à l’ occasion de certaines opportunités lorsqu’il s’agit pour une classe ou un système de prendre le pouvoir à d’autres. Par exemple le communisme a chassé la monarchie pour donner le pouvoir aux classes populaires, ou encore la révolution française a transféré les pouvoirs monarchiques à une bourgeoisie privilégiée. Une fois installé, ce nouvel ordre hiérarchique est entériné par les habitudes et ne sera remis en question qu’à une prochaine occasion. Entre les deux il n’existe plus de guerre de classe, mais en revanche il existe une forme substituée et sournoise du principe, la guerre à l’intérieur d’une même classe. Nous y reviendrons.

Avant il nous faut encore aborder un aspect souvent ignoré de l’organisation des sociétés, la répartition des hiérarchies de systèmes. Dit plus clairement, dans la construction politico-sociale du groupe, c’est ou le pouvoir politique, ou économique, ou religieux, ou social, ou familial (monarchie héréditaire) qui domine l’ensemble des systèmes de pouvoirs. Dans le communisme par exemple l’économie et le social étaient sous la domination du pouvoir politique. De ce fait l’aisance économique dépendait grandement des avantages en nature titrés de sa position dans l’échelle hiérarchique du parti. Dans nos démocraties la maitrise appartenait à une collusion politico-économique jusqu’à ce que l’ultralibéralisme complote pour mettre l’économie en tête de liste. Le pouvoir qui détiendra la première place sera le véritable pouvoir répartiteur de toutes les richesses avantages et privilèges, et tous les autres systèmes devront lui faire révérence. Alors la question qui se pose est de savoir quel est dans une société utopique le premier pouvoir ?

Avançons encore avant de tenter une réponse.

La lutte des classes n’est faite que pour changer les maîtres. Ceci étant fait il n’existe plus de lutte de classe à temps complet, mais en revanche de façon permanente il existe bien une lutte à l’intérieur d’une même classe sociale. Cette classe sociale en plus d’établir l’échelle des hiérarchies à l’intérieur des groupes, fixe pour chaque classe bien précise les limites inférieures et supérieures, considérées par chacun comme étant incluses dans le champ de leur possible. Nous nous expliquons.

L’ouvrier tourneur n’observera la dernière Mercédès grand luxe de son directeur garée sur le parking réservé que pour en admirer les lignes, mais ne se sentira que peu concerné par cet affichage ostentatoire de disparités, sauf s’il vient de se voir refuser cinquante euros d’augmentation . En revanche un sentiment de jalousie et même de rage contenue va apparaître en voyant sortir son collègue de sa nouvelle C3, ou son chef d’équipe de sa nouvelle C4 alors que lui traine toujours sa Xsara de dix ans d’âge. Illogique ! Mais la raison en est que son patron est hors de son champ de ses possibles. Il est devenu une sorte de concept virtuel qui navigue dans des niveaux de ressources, de cultures, d’habitudes, de savoir faire, que lui, ouvrier ne sera jamais en position d’atteindre ou de maitriser. Son collègue en revanche fait partie de cette portion non virtuelle de la réalité qui se détermine par un ensemble de situations qu’il est possible d’atteindre dans le cadre de ressources, habitudes, mœurs, et environnement qui nous sont coutumiers et qui dans leur ensemble constituent justement notre classe sociale.

C’est dans la limite de cette zone que l’on va rechercher les indices de satisfaction ou de déception sur lesquels nous allons évaluer et apprécier notre positon hiérarchique et notre réussite à l’intérieur de notre zone de comparaison qui est cette toujours fameuse classe sociale. C’est grâce à ce système compensatoire que l’injustice sociale et économique est supportée par le corps social. Tant que les individus sont maintenus dans leurs limites construites en amont par l’éducation scolaire et le milieu social de naissance, et en aval principalement par le travail, la paix sociale est assurée.

Ainsi en plus de notre question sur la hiérarchie des systèmes nous devons maintenant nous demander ce qu’il en est alors des sociétés utopique dans lesquelles le jeu régulateur des classes sociales n’existe pas. Bien entendu la société utopique pourrait être une classe en soi, mais dans ce cas nous devrions retrouver le jeu des convoitises et jalousies internes qui permettent dans le monde réel de compenser. Mais ici il n’existe toujours pas de propriété privée ni de système de substitution pour établir les échelles de valeur, et le naturel désir de s’émanciper de sa caste pour atteindre un jour la classe du dessus est irréalisable.

Pour sortir de cette réflexion nous devons admettre que la société utopique ne fonctionne pas comme une somme d’individus à ambition variable, mais comme un corps unique organisé de façon à faire bloc, un peu comme une fourmilière. C’est en ce sens comme nous l’avons déjà vu que l’utopie ne peut exister qu’en milieu fermé, une ile, un village de Guaranis, un hôpital-pueblo, une cité du soleil, ou Auroville. En effet la société se comporte comme une classe unique et se confronte en temps que tel au monde qui lui est extérieur et qui ne lui sert pas seulement de déversoir, mais de classe comparative avec laquelle il n’est surtout pas bon de se mélanger. C’est aussi pour cette raison comme nous l’avons souvent fait remarquer que les expériences utopiques vont dans le mur, parce qu’elles refusent en figeant leurs lois dans le dogme et leurs rapports sociaux dans la glace, cette capacité à ce confronter, se concurrencer et surtout de se remettre en cause pour trouver les véritables chemins de l’évolution. En éliminant en quelque sorte toute classe concurrente les utopies ne permettent plus la circulation entre classe qui en passant par le risque des destitutions permet le jeu des promotions. Nous constatons que quel que soit l’angle d’approche, avec les utopies nous en arrivons toujours au même constat.

Maintenant avant de conclure il nous faut répondre à cette question laissée en suspens, quel est le système dominant en utopie ? En cherchant bien nous ne trouvons rien d’autre que le dogme, autrement dit une loi immuable, inabordable, étouffante, et surtout anonyme, un dictat gravé dans le marbre d’une tombe qui ne permet plus le jeu naturel des échanges et entraîne l’utopie vers son trépas. Les dystopies ne diffèrent pas tellement sur tous ces points. En revanche par l’opposition entre élite et populace le jeu des classes se rétablit et avec lui la potentielle concurrence salvatrice. De plus les dystopies par l’existence même de ses oppositions systémiques, réinstallent aussi la hiérarchie des systèmes de pouvoir, dont le pouvoir dominant sera au choix, politique, économique, religieux, ou même eugéniste selon le prétexte de cohésion qui sera choisi. Sur ces éléments, encore une fois nous comprenons que ce qui fait le succès des dystopie, c’est qu’elles utilisent les mêmes recettes de domination et de contraintes que notre réalité, et ce qui fait l’échec des utopies est justement qu’elles ont la prétention de s’exonérer de ces méthodes alors que le passage à l’expérimentation démontre qu’il s’agit là d’une illusion . Mais après tout n’est ce pas devenu à l’usage une part de la définition du mot utopie lui-même.

Conclusion

L'Utopia de Thomas More était devenue une île. La similitude de racine avec le mot « isolé » est significative. L’expérience démontre que toute réalisation utopique ne peut se faire que dans un espace limité, isolé, afin de permettre de déverser les « surplus » chez les voisins. De même cette limitation dans l’espace ne peut échapper à celle du temps. L’utopie ne peut durer que dans un temps suspendu et privé de toute évolution ce que jamais notre réalité n’autorise. Le monde de l’utopie veut laver plus propre et confie l’élimination de ses déchets à des races bannies des privilèges recréant ainsi loin de ses iles et de ses regards une société asservie à ses besoin et son confort, et ceci selon une méthode toute contre-utopique.

Bienvenue en Utopia.

Source : http://avatarpage.net


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