Tout ce qui relève du monde infernal sent mauvais

On dit toujours que l'argent n'a pas d'odeur. Cette affirmation s'applique sans doute à la finance mais pas du tout en ce qui concerne les revenants. Ca serait même la principale astuce que nous disposons pour déterminer leurs intentions et leur nature. C'est aussi ce qui peut nous permettre de nous protéger d'eux et de les faire fuir. Mais qu'en est-il exactement ? Pour le savoir il faut remonter l'histoire jusqu'au milieu du Moyen-Âge, à cette époque où les superstitions populaires étaient plus enracinées que l'instruction.

Les croyances du Moyen-Âge

Séance d'exorcisme
Séance d'exorcisme
Les démonologues du Moyen-Âge prétendent que les loups-garous sont les fils des sorcières et que les filles de ces dernières prennent la succession de leurs mères. Versés dans une culture antique, ils décrivent ces femmes comme des sortes de striges avides de la chair d'enfants mort-nés, non baptisés, qu'elles accommodent dans leurs cuisines infernales.

Omniprésent, leur maître ne se contente plus de hanter hargneusement les vivants sous la forme d'un poltergeist ou de mouches diaboliques. Il traque ses proies dans tous les endroits imaginables. Souvent concentrée jusque-là en des lieux extérieurs nocturnes, la peur des mauvais revenants s'insinue dorénavant au cœur du monde : dans les maisons hantées, dès le XVI° siècle, et à l'intérieur du corps humain, aisément envahi par le démon lorsque son possesseur commet des péchés mortels. Satan tente même de posséder des nonnes, vouées à Dieu, qui doivent lutter dramatiquement pour l'expulser, avec l'aide d'exorcistes, comme à Loudun ou à Louviers.

Une question s'impose alors : comment savoir si une personne est possédée par un démon ou comment déterminer la nature d'un revenant quand on y est confronté ?
 

Comment détecter les « mauvais » revenants ?

L'odeur fétide du mal
Les légions infernales déferlent littéralement sur la terre, si l'on en croit Rosset et l'évêque Jean-Pierre Camus, dont les histoires tragiques, sanguinaires et sulfureuses obtiennent de très grands succès de librairie sous Louis XIII. Destinées à détourner les lecteurs du mal, elles leur apportent un nouveau moyen de repérer l'Ennemi du genre humain : s'il est capable de prendre toutes les formes pour dérouter ses victimes, il ne peut dissimuler son épouvantable odeur pestilentielle. Le mauvais revenant pue ! Le moyen de détecter le mal est son odeur fétide !

L'histoire en apporte quelques témoignages. Rosset donne l'une des nombreuses versions, de la belle femme tentatrice avec laquelle couche un homme aveuglé par ses passions. Il découvre le lendemain qu'il s'agit d'une charogne infecte, à l'odeur nauséabonde, que le diable a animé pour séduire un futur damné.

Tout ce qui relève du monde infernal empeste, tel le « puant concubinaire », éponyme du livre de l'évêque Camus, dont l'ecclésiastique raconte la peu édifiante fin.

À l'opposé, le « bon » revenant sent bon

D'origine cléricale, le message est convoyé par les ancêtres de la presse à sensation : les canards, ces feuilles volantes, souvent illustrées d'une gravure, vendues à bas prix.

Dans Saducismus Triumphatus, publié en 1681, le clergyman Joseph Glanvill affirme l'existence de forces surnaturelles. Il s'élève contre le scepticisme dont elles font l'objet à la fin de sa vie (1680) et recommande la recherche de preuves, pour y mettre un terme, dans les rues des grandes villes. Produits de 1602 à 1627, une soixantaine de ceux consacrés au surnaturel ont survécu dans les collections de la Bibliothèque Nationale de France; une dizaine d'entre eux décrivent des fantômes.

Publiée à Paris en 1609, l'Histoire admirable, nouvellement advenue en la ville de Thoulouse, d'un gentilhomme qui s'est apparu par plusieurs fois à sa femme, deux ans après sa mort enseigne que la suave odeur dégagée par ce spectre le rattache à Dieu. Son cadavre, qui embaume, se matérialise dans l'église au moment où sa veuve est sur le point de se remarier pour lui enjoindre d'attendre trois mois avant de consommer les noces.

Les Estranges et Admirables Adventures, nouvellement arrivées au Baron de la Milles aux environs de La Rochelle, parues en 1626, mélangent le même thème à celui du château hanté. L'intrépide héros y dort. Un esprit en forme de nymphe, portant un vase, se manifeste et l'oblige à la suivre jusqu'à un tombeau couvert de fleurs. Elle le raccompagne ensuite et dépose le vase, lequel diffuse son odeur agréable toute la nuit avant de disparaître au matin.

L'Église tente de s'en mêler

Homme d'église
L'Église cherche toujours à imposer sa conception de la mort. Elle promet aux bons un paradis embaumé, dont témoigne sur terre l'odeur de sainteté des meilleurs fidèles et de quelques revenants porteurs des desseins divins.

Le fait divers de presse surnaturel fournit une grille de lecture religieuse simple du bien et du mal.

Des châteaux hantés sont marqués du sceau démoniaque, comme celui de Bicêtre dans un canard de 1623. Au contraire, les poltergeist sont présentés de manière rassurante dans une Histoire prodigieuse, nouvellement arrivée à Paris, d'une jeune fille agitée d'un esprit fantastique et invisible (1625). Envoyés par des rancuniers désireux de se venger, ils ne font que « folâtrer et ravager dans les maisons », Dieu les empêchant de mettre en péril l'âme des tourmentés.

La terrifiante Mesnie Hellequin devient quant à elle un simple avertissement divin aux pécheurs, dans « L'espouvantable et prodigieuse vision des fantômes au nombre de douze mille advenue au pays d'Angoulmois et vue par les habitants de là » (1608), résumée dans Le Mercure français de la même année.

 

Les rituels magiques « païens » perdurent

Vampire de Venise avec une brique dans la bouche
Vampire de Venise
En dépit des efforts ecclésiastiques, les croyances aux retours de trépassés malveillants perdurent. Des rites magiques permettent aux survivants de se rassurer. Certains visent à empêcher un « mal-mort » (personne décédée tragiquement) de retrouver son chemin, comme les trajets en zigzag vers le cimetière en Bretagne. D'autres consistent à entraver ou à bloquer le cadavre dans sa sépulture : avec des pierres ou des fragments d'amphores dans une nécropole grecque du Ve au IIIe siècle av. J.-C., à Passo Marinaro, près de Camarina (sud-est de la Sicile); avec une brique dans la bouche à Venise au XVI° siècle, voire une faucille (précommuniste) sur le cou ou une pierre entre les dents, dans des tombes des XVIIe et XVIIIe siècles à Drawsko (nord-ouest de la Pologne). On peut y voir la persistance séculaire de la peur des morts-vivants dangereux, mâcheurs dévorant leur linceul, vampires, zombies, qui ont fait l'objet de divers recyclages historiques.

L'ail repousse les fantômes

Période de renouveau de la foi, mais aussi des croyances ésotériques, le XIXe siècle gothique a inventé Dracula, d'après le modèle, dit-on, du cruel Vlad Tepes, qui combattait les Turcs au XVe siècle et faisait empaler les prisonniers. Mais Bram Stoker, le créateur du mythe, n'avait jamais visité les Carpates. Il se souvenait sans doute plutôt de légendes celtiques de son enfance ou de récits horrifiques concernant les pièges diaboliques dont on se prémunit par le signe de croix... et en portant de l'ail, dont l'odeur repousse les démons.



 

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Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 24 Mai 2018, il y a moins d'un an.