Médecine et religion en Suisse

Guérisseurs
De partout en Suisse on parle de sacré, de dons, d'intuition, de magnétisme, ... Les Suisses ont-ils perdu la raison ? On les savait déjà très proches de tout ce qui est « bio » mais le fait est qu’en matière de soins populaires, la demande est très importante en ce début de XXIe siècle. Qu’est-ce qui conduit tant de personnes à avoir recours à des pratiques irrationnelles, tout en reconnaissant par ailleurs la validité de la médecine scientifique conventionnelle ?

Certains diront qu'il s'agit d'un retour à la nature, ou tout du moins au naturel. Mais justement, toutes ces pratiques n'ont rien de naturel ; elle serait même plutôt surnaturelles. L’empathie alors ? On établit plus volontiers des liens avec quelqu’un qui dit être passé par les mêmes souffrances que nous. Ça en fait un proche, un semblable, voire un allié. Mais peut-être est-ce tout simplement l'attrait de la transcendance et du paranormal ou l'envie de se raccrocher à des références en ces temps où tout va trop vite. La religion, quel que soit le rapport que chacun entretient avec elle, nous renvoie à une série de questions métaphysiques et tente d'en apporter des réponses à qui veut y croire. On connait les Suisses pour leur légendaire rapidité. Ce monde qui va trop vite les pousse sans doute vers ces aspects de la religion qui se présentent à eux comme des références solides et traditionnelles.

 

Le monde des guérisseurs

Entrer dans le monde des guérisseurs est une invitation à se reconnecter aux images symboliques qui nous habitent. Des questions métaphysiques gagnent nos esprits : quel est le rôle de l’homme sur la terre ? Qu’est-ce qu’une croyance ? Quel sens donner à la religion ? Qu'est-ce que les cultes permettent de comprendre de la vie et de la mort ?

C'est dans le Canton du Jura que l'on trouve de très nombreux guérisseurs. Il y a quinze ans, on en comptait au moins 140 pour seulement 64 médecins. Mais il y en aurait en réalité le double.

Une expression revient très souvent dans leur bouche : « le décroix ». Bien que parlant français, les Suisses romands utilisent de très nombreux mots de patois qui sont inconnus des Français (panosse = serpillère, pendulaire = itinérant journalier, calure = cador, ...). Le mot « décroix » représente littéralement « ce qui n'est plus dans la croix ». La croix n'est pas ici à comprendre dans le sens du catholicisme. La croix est le processus qui consiste à maintenir un équilibre entre les tensions verticales et les tensions horizontales. Le décroix c'est donc quand tout part en vrille !

Dans le Jura, les anciens avaient l'habitude de prévenir les gens qu'il fallait se méfier des livres. En effet : « la Nature ne les a pas lus ». Ça nous met tout de suite dans le bain de cet univers un peu spécial des guérisseurs.

Mais encore ne faut-il pas mélanger les faiseurs de secret et les rebouteux.

Le secret des guérisseurs

Les gestes des guérisseurs consistent à « rétablir » la croix. C'est à dire rétablir l'équilibre fragile sur le plan physique.

Les manipulations consistent à remettre le bassin dans son assise horizontale, à apposer les mains sur le sacrum ou sur l’endroit du corps qui fait la jonction entre les épaules et la colonne vertébrale. Ce genre de palpations peut s'appliquer à une foule d'afflictions. Mais le toucher de la main n'explique pas tout et se trouve loin d'être suffisant. Il existe un secret.

Ce fameux secret se réfère toujours à une transcendance et à un aspect religieux : « C’est la foi qui me donne ma force » vous diront les guérisseurs Suisses.

Comment ça fonctionne ? Le praticien est une sorte de clé. Il ne cherche pas, il attend. Et survient tout à coup une sensation, un flash. Ce signe lui indique l'endroit exact où se trouve la douleur et il peut intervenir directement sur elle en posant sa main au bon endroit. C'est un peu comme si le praticien était un pendule mû par une énergie invisible. Une force utilise son bras et sa main a l'insu de sa propre volonté. Il n'est qu'un outil.

Les choses qui ne s’apprennent pas

Le rapport avec la religion n’est pas toujours très explicite. Dans certains cas, le secret consiste à effectuer une méditation silencieuse. Pour certains, ce sont les sources et les arbres qui révèlent ces notions dans la nature. Les arbres vous parlent.

Non, les guérisseurs ne prennent pas de substances hallucinogènes. Jean-Marie n'a pas toujours été guérisseur. Il se destinait à une carrière de cycliste quand un tragique accident a interrompu ses aspirations. Il a ensuite intégré une filiation de guérisseurs pour devenir « apprenti guérisseur ». Le « don » lui a été inculqué.

Il est pourtant difficile de parler d'un apprentissage quand on aborde le sujet de la transmission des dons car il existe des choses que l’on ne peut apprendre. Il est nécessaire d'avoir en soi le germe d'une prédisposition à devenir faiseur de secret. La filiation ne peut concerner que certains aspects techniques que les anciens ont pu acquérir par l'expérience, mais la théorie et l'aspect spirituel peuvent difficilement se communiquer.

Pour mieux comprendre comment le don se communique on peut imaginer l'amoureux touché par la flèche de Cupidon. Personne n'a pu lui apprendre à devenir amoureux. Il ne l'était pas. Puis un jour il tombe amoureux d'un seul coup comme touché par un éclair foudroyant. La passation de pouvoirs fonctionne un peu de la même façon. Un jour on touche le point sensible et les choses de la nature se révèlent d'elles-mêmes.

On ne devient pas guérisseur par conviction ou passion, on le devient parce qu'un jour on a été foudroyé par ce don.

La Loi numéro un : être patient et rester humble

Le guérisseur doit toujours montrer un profond respect pour la nature. Le lien avec ce qu'elle a de plus mystérieux qu'il tisse avec elle est comme sacré. La nature nous apprend qu’il faut se montrer patient et savoir prendre le temps d'observer.

Plusieurs notions peuvent désigner la transcendance :
Dieu,
la Vie,
la Nature.

Mais c'est la même chose et au final c'est toujours elle qui aura le dernier mot. Ceci est un loi incontournable.

Certains guérisseurs relatent des expériences de « chocs en retour », à l'image de ce que craignent le plus les magiciens noirs. Mais dans leur cas, lorsqu’il y a outrepassement et abus de pouvoir, la mort ne peut être que symbolique et ne toucher qu’une partie de leur vitalité.

Le guérisseur doit bien comprendre qu'il n'est qu'un intermédiaire et bien souvent son pouvoir ne fonctionne que s'il est lui-même en contact avec la part blessée de son anatomie. C'est sa propre expérience initiatique de la souffrance qui l'aide à soulager celle des autres.

Au fond de ton manque est ta vocation

Ne devient pas guérisseur qui veut. Il lui faut de l’humilité.

Charles Chalverat, professeur et responsable de l'unité de formation continue de l’école d’études sociales et pédagogiques de Lausanne, se rappelle qu'un jour un paysan guérisseur lui a dit droit dans les yeux  :

Au fond de ton manque est ta vocation.

 

Une phrase qui laisse à réfléchir.

Certaines séances très rapides s’apparentent à de l’hypnose. Elles font appel à la part saine de l'individu malade. Mais le praticien ne doit pas se substituer à elle dans un désir de maîtrise et de contrôle. Il doit garder en mémoire qu'il n'est qu'un intermédiaire et non un acteur (au sens de « celui qui fait une action »).

Si le patient laisse travailler son corps, il est prêt à accepter le travail et ça va fonctionner. Les gens viennent trouver le guérisseur avec la certitude qu'il peut les aider, mais en réalité c'est à eux de s'aider eux-mêmes. Le guérisseur ne fait que les libérer d'un blocage qui les empêche de s'aider par eux-mêmes. D'ailleurs la preuve en est faite par l'amélioration qui continue de se faire quand le patient est sorti de sa séance. Elle n'a pas uniquement lieu lors des manipulations.

D'après une enquête d'Elisabeth Gilles, 2003

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