L'évolution des pratiques de sorcellerie

Evolution coutumes
Pendant très longtemps les gens ont pensé que la sorcellerie était quelque chose d'archaïque intimement lié à la tradition millénaire. Ainsi, les rites n'évolueraient pas et resteraient les mêmes comme au tout début. La connaissance était transmise de mère en fille et de génération en génération. La sorcellerie aurait été immuable.

Mais il n'en est rien !
 
 

Une pratique dynamique

Il se trouve en réalité que la sorcellerie est très dynamique et qu'elle s'adapte à son temps. Ceci peut se constater à toutes les époques. Il ne s'agit pas d'une survivance elle-même composée d'autres survivances ; rien de comparable au Grec Antique ou au Latin qui sont, quant à elles, bel et bien des langues mortes qui n'évoluent plus.

Vous avez du mal à le croire ?

Sachez qu'à notre époque nous assistons à une totale mutation de la sorcellerie avec l'introduction de nouveaux matériaux dans la confection des potions, l'accomplissement des rituels et diverses recettes de magie. On trouve par exemple des fragments de plastique ou de vinyle (provenant de vieux disques) et même des produits chimiques se trouvant dans la composition des liquides destinés à nettoyer les toilettes ou dans les déboucheurs liquides. Eh oui ! Le Destop et Canard WC sont les nouveaux ingrédients des recettes magiques du XXIe siècle.

Vous avez encore plus de mal à le croire !

Recettes magiques

Pourtant c'est la vérité et ce n'est pas une particularité de l'époque contemporaine. De tout temps il en a été ainsi et chaque siècle a apporté son lot d'inventions qui furent immanquablement expérimentées en magie, avec succès ou non.

La pharmacopée populaire utilise également les nouveaux produits en les combinant entre eux de façon assez inattendue pour en détourner les usages premiers. C'est ainsi qu'en mélangeant du Coca-Cola avec de la pommade ophtalmique on obtient une huile magique utilisée pour soigner les règles douloureuses. Il est également tout à fait possible de mélanger un produit moderne avec un produit ancien. Quand le résultat n'est pas immédiatement utilisé par le terrorisme (« Boum ! »), on regarde alors s'il ne pourrait pas servir en magie. Si en mélangeant votre dentifrice avec quelques vieilles recettes de grand-mère vous n'avez pas encore explosé vous pourrez alors l'utiliser pour soigner les brûlures.

Des utilisations détournées

Il arrive aussi qu'on recycle l'utilisation d'un vieux produit, pour arriver au même résultat, mais avec un mode d'emploi complètement chamboulé. Vous prenez par exemple quelques cachets d'aspirine que vous rendez en poudre sur des rondelles de citron et en les appliquant sur les tempes ce serait un excellent remède contre le mal de tête.

Là, c'est certain, vous ne me croyez pas ! Mais vous avez essayer ?

Plus étrange encore... mais si ce n'était pas étrange ce ne serait plus de la magie :
il parait que l’huile de vidange puisse être utilisée dans les cas les plus aigus de calvitie pour favoriser la repousse des cheveux. On peut l'utiliser après avoir eu des poux et particulièrement après la teigne.

Cette fois il n'y a plus aucun doute : vous me croyez, mais vous commencez à avoir la certitude que tout ceci ne se passe pas en Europe.

En effet, c'est essentiellement en Afrique que l'on assiste à de telles évolutions de la sorcellerie dans ses ingrédients. Et plus particulièrement en Afrique du nord maghrébine.

Taoufik Adohane a mentionné une telle transformation et adaptation de la sorcellerie traditionnelle au monde industriel dans un article consacré à ce qu’il nomme « la pharmacopée métissée » (Adohane, 1990). Il y mentionne que plusieurs substances d’origine étrangère font dorénavant partie intégrante des pharmacopées locales :
Opium
drogues venant d'extrême-orient
plantes d'Afrique sub-saharienne
produits chimiques stupéfiants importés d'Espagne

Les vieilles pratiques abandonnées

L’introduction de ces nouveaux produits conduit à l’abandon de certaines pratiques anciennes. C’est le cas notamment au Maroc de ce qu’on appelle rjem. Ce mot vient de la racine r-j-m et se traduit dans ce contexte par « lancer des pierres contre ». Rjem est une pratique sorcière consistant à provoquer une pluie de toutes sortes de choses s'abattant sur la maison de la victime. Cette hécatombe de matériaux hétéroclites est généralement constituée d'excréments, de cailloux, de morceaux de verre, de crachats, de morve, de bave, de sang des règles, de fragments d'os, et d'autres choses bien répugnantes. Peu de sorciers l'utilisent encore de nos jours et la pratique à quasiment disparue. Mais seule l'expression est restée et parfois, quand un vent de sable transporte beaucoup de poussière et des petits cailloux, les gens disent « ça ressemble à rjem ».

Une autre évolution se remarque dans la façon de porter les talismans. Alors qu'autrefois les gens les portaient d'une manière très visible, souvent en médaillon dans un petit sachet, ils sont à présent dissimulés à l'intérieur d'un bijou moderne qu'on n'accroche pas autour du cou par un bout de ficèle mais avec une chaînette tout autant moderne. Ainsi, personne ne peut s'imaginer que vous portez un talisman car les européens portent le même genre de bijoux. Si vous portiez un gri-gri dans un étui en tissus ou en cuir toute le monde saurait qu'il s'agit d'une amulette et non d'un bijou.

Autrefois les femmes enceintes se couvraient les mains et les pieds de henné au septième mois grossesse. Elles portaient aussi un sachet magique autour de la taille pour se protéger des effets du mauvais œil. Aujourd’hui, on met les mêmes ingrédients dans une petite bourse verte brodée de fils d’or que l'on glisse dans sa poche.

Ces deux exemples montrent bien que la façon de pratiquer la sorcellerie n’est pas figée dans le temps mais s'adapte à l'époque à laquelle vivent les gens. Certaines pratiques dégueulasses comme le rjem n'ont plus court. Si on porte toujours des talismans il faut le faire en accord avec la mode d'aujourd'hui pour s'insérer dans la société culturelle moderne, avec ses codes d'élégance et ses codes de pensée.

Le passé et le présent sont complémentaires

Et si de nouveaux éléments sont introduits dans les recettes c'est la preuve que la sorcellerie est essentiellement vécue par les populations du présent. Ce n'est pas une religion qui répéterait à l'infini certains rituels immuables codifiés dans des livres depuis les âges les plus reculés. La sorcellerie est proche des gens, elle les côtoie au quotidien et elle s'adapte au rythme des changements culturels et technologiques.

La sorcellerie et la religion forment en fait un parfait complément et l'une ne pourrait pas exister sans l'autre. Elles sont indissociables ! La sorcellerie marocaine a besoin de l'Islam et du Coran pour s'identifier en tant que pratique qui accompagne les gens au quotidien. A l'inverse, le Coran, livre Saint venant du passé, ne serait pas ce qu'il est, une référence culturelle intangible, si la sorcellerie n'existait pas dans le présent. Ce serait juste un vieux livre qu'on aurait finit par oublier avec le temps.