Sihir et sillêyê, magie et sorcellerie noire

Des études spécialisées furent menées dans les années 1970 pour mettre en évidence l'originalité linguistique des populations arabes d'Afrique Centrale et notamment l'arabe dit tchadien. Elles aboutir sur la découverte de spécificités magiques n'ayant rien à voir avec la magie traditionnelle arabe. Elles sont très proches de la sorcellerie africaine la plus sombre qui soit.

Les origines variées de la magie arabe

De nombreux éléments culturels sémitiques, très antérieurs au message coranique, furent intégrés par l'Islam; certains traits du vieux panthéon et de l'animisme arabe, ainsi que des pratiques ancestrales de magie et de sorcellerie, subsistèrent en dépit des condamnations lancées par le prophète. La magie arabe a des origines tellement disparates et elle a connu une telle évolution devant des apports aussi différents que multiples, qu'il est très difficile de l'étudier.

Avant la fondation de l'Islam, les traditions sémitiques partagées par les Arabes, les Juifs, les Assyriens, etc... étaient incorporées dans les rites et le symbolisme de l'idolâtrie du temple de la Mecque : la mystique Kaaba, purifiée et transformée pour le monothéisme par Mahomet, après la réussite de sa mission. Parmi les 360 dieux-esprits réunis là, se trouvaient Al-lât, Manat, Uzza et Hobal, démons et dieux qui « rendaient des oracles et décidaient du sort des humains ». Leurs prêtres provenaient exclusivement de Quiraish, du clan royal.

Nous connaissons assez les sorciers arabes préislamiques pour savoir que leurs méthodes ressemblaient de très près à celles des autres nations sémitiques. La contribution arabe devient intéressante pendant la période qui suit le départ forcé, du désert, des clans conquérants, période où commence l'assimilation d'autres doctrines.

La magie arabe se répand avec l'Islam et fusionne avec d'autres magies

L'histoire de la magie arabo-islamique suit les voies de la civilisation arabe. Nous avons à notre disposition une documentation abondante en provenance de Rome, de Grèce ou de lointaines colonies, qui fut traduite en langue arabe sous les premiers califes de Syrie, d'Espagne et d'Egypte; les efforts de savants payés par l'état pour systématiser les œuvres d'Aristote et de plusieurs autres écrivains grecs; l'attention avec laquelle, dans les universités florissantes de Kairouan, d'Ashar, Cordoba ou Bagdad, les docteurs s'occupant de médecine, d'alchimie et de magie, se penchaient sur les croyances juives et chaldéennes...

Les cavaliers de l'Islam répandirent donc, conjointement avec le Coran, des formes de magie propres à la péninsule arabe, qui se diversifièrent et se fendirent localement, au gré des rencontres avec différentes "pentes culturelles", en activités clandestines souvent fortifiées par le prestige que leur conférait indirectement la vindicte religieuse.

Deux faits marquants expliquent l'importance donnée à la religion

En sus des nombreuses causes psycho-sociologiques de la magie et de la sorcellerie, dont la plupart dépassent tout cadre géographique et ethnique, la survivance de coutumes magiques en milieu arabe islamique, peut être en partie expliquée par deux faits non négligeables :

- plusieurs traditions témoignent des efforts de « casuistique » réalisés par certains exégètes pour concilier la fabrication de charmes et de talismans avec la nouvelle religion, affirmant qu'il n'y a point péché en cela tant que l'on n'associe rien à Dieu ni n'emploie autre chose que la parole du prophète.

- L'utilisation du Coran dans les procédés de magie ou de sorcellerie les plus clandestins et les plus répréhensibles, attribue a ceux-ci une sorte de justification ou de « légalité spirituelle » et leur fournit – dans la croyance populaire – un surcroît d'efficacité.

La magie sihir et la ruqiyat

En arabe classique, le terme sihir (ou sihr) n'implique aucune distinction véritable entre magie et sorcellerie; il désigne les manipulations les plus secrètes, les maléfices les plus meurtriers, ainsi que les amulettes et les charmes purement protecteurs ou thérapeutiques.

L' absence de définition théorique apportée aux concepts de sorcellerie et de magie dans les diverses tentatives qui ont été faites pour distinguer ces deux concepts en Islam, autant que l'incertitude, la « mouvance » et la variété des réalités concernées par ce sujet, sont a l'origine des contradictions entre divers auteurs...

Hajji Xalifa comptait par exemple la magie au nombre des sciences physiques; énumérant, dans un brillant article intitulé « le monde du sorcier en Islam », les diverses techniques groupées sous ce vocable par le philosophe arabe.

Toufy Fahd traduit le concept de magie par sihir et le distingue de la ruqiyat, ou sorcellerie... Interprétant la position du Coran face aux moyens extra-religieux et aux « techniques du sacre » dont dispose l'Homme pour modifier sa situation dans le monde.

J. Spencer Trimingham écrit au contraire que « Islam allows magic (ruqya) but condemns sorcery (sihir) ». Il apporte ainsi une traduction de ces deux concepts contraire à celle de Toufy Fahd.

Il n'est pas, cependant, dans notre intention d'énumérer ni de confronter ici les diverses théories « arabisantes » de la différenciation magie-sorcellerie, mais plutôt de définir ces deux notions dans le cadre spécifique de notre étude.

Les sahãri sont des magiciens

Dans l'aire culturelle délimitée par notre zone d'enquête, le sahãri (magicien) ne se livre qu'à des manipulations du texte coranique, de certains éléments de la flore, de la faune et autres vecteurs de la Force (qudra) par laquelle il désire se prémunir contre les agressions ou nuire à un ennemi, indépendamment de toute référence métaphysique explicite aux pouvoirs de l'Homme sur la nature.

Les masād sont des sorciers

Au contraire, et quel que soit son appartenance ethnique, le masād (sorcier) agit en fonction d'une conception locale, traditionnelle et extra-Islamique de la Personne : ses métamorphoses, ses incantations, l'utilisation corporelle de sa victime livrent quelques caractéristiques enchevêtrées des métaphysiques originelles kanuri et kotoko.

La distinction subtile entre magie et sorcellerie

Cette différenciation magie-sorcellerie, qui peut paraître exclusivement théorique au premier abord, correspond en fait à deux types d'émotivité très distinct. Qu'il soit identifié comme sahãri ou masād, l'individu convaincu d'agression par manipulation du sacré sera poursuivi par le désir de vengeance des consanguins et amis de sa victime, tué ou traîné devant la justice du Sultan.

Cependant le fait de sorcellerie (masād) se réfère à l'existence d'un monde secret et à des puissances infernales dont la simple évocation semble effrayante, alors que les méfaits du magicien (sahãri) ne sont imputés qu'à des techniques « spécialisées » mises au service des passions humaines et ne déterminent chez la victime qu'un désir de vengeance en rapport avec la nature et l'ampleur du dommage subi.

La sorcellerie sillêyê

La notion de sorcellerie est désignée dans la région de la rive sud du lac Tchad sous le terme de sillêyê. Cependant nous ignorons l'origine de ce mot communément employé par les Arabes, les Kotoko et les Kanuri. Cette appellation recouvre l'ensemble des attitudes et comportements vis à vis du sacré dans les cultures préislamiques kanuri et kotoko (ou du moins les formes et variantes qui les représentent dans le Serbewel), visant le meurtre et l'absorption du corps de la victime par les sorciers (masāsin, sing, masād) ou plutôt l'absorption du double des organes de la victime (en parlant d'une vision dissociative de le personne) entrainant finalement sa mort, après une maladie plus ou moins longue accompagnée d'angoisses terribles et d'une grande agitation, quand le sorcier en vient à dévorer le (double du) cœur.

Chez les Peul, c'est parce que le kaaramaajo (aussi appelé sukun, masād) peut « voir » les entrailles d'un individu, donc ses organes (en laissant par exemple glisser son regard par la bouche de sa victime ouverte sur sa parole) qu'il peut également les « prendre », le regard étant considéré comme un médiateur corporel de l'envie.

Par contre, les opérations magiques d'origine purement arabe ainsi que l'ensemble des procédés occultes d'agression et de protection sont regroupés – indépendamment de leur origine culturelle – sous le nom de sihir. Cette distinction est importante car elle établit la première différenciation entre magie et sorcellerie au niveau de nos documents de terrain.

La suwā est une supplique (une « intention »)

Tout comportement ésotérique relevant de la magie ou de la sorcellerie, accompagné d'une prière ou d'une simple concentration de l'esprit sur le but poursuivi, est désigné sous le terme de suwā (demande, supplique, intention). Cette appellation concerne d'une façon très générale tous les modes d'utilisation et les diverses combinaisons du sacré, indépendamment de l'intention des sectateurs : protection contre les dangers visibles et invisibles de la vie quotidienne, talismans libérant des forces dispensatrices de richesses et favorisant les entreprises professionnelles, politiques ou amoureuses ainsi que les manigances ou maléfices destinés à éliminer ennemis et gêneurs.

L' « utilisation corporelle » que nous évoquons ici est l'anthropophagie du sorcier qui révèle, en sus des transformations physiques de celui-ci, une vision dissociative de la personne. Certains types d'agression magique utilisent également des éléments physiologiques de la victime. Il s'agit cependant, dans ce cas, d'une magie noire se rattachant beaucoup plus à une vaste tradition sémitique de l'envoûtement qu'à la conception métaphysique de l'Homme traditionnellement en vigueur sur la rive méridionale du lac Tchad.

L'analyse des significations et des méthodes d'élaboration du suwā expliquent l'essentiel des attitudes devant les maux, les joies et les dangers de l'existence.

Tout ce domaine de la sorcellerie (dévoration du double) dépasse de beaucoup le territoire des Kotoko et des Suwā. Sans parler de toutes les populations du Nord-Cameroun et de l'Adamaoua, on le retrouve chez les Azandé d'Evans-Pritchard, au Nord-Nigéria et au Niger, chez les Peul du Fouta-Djallon et jusqu'au Sénégal. II s'agit probablement d'un « trait culturel » spécifiquement africain de la savane, n'appartenant pas à la culture islamique véhiculé par le Coran.




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Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 14 Janvier 2018, il y a moins d'un an.