Du Razvedroup au KGB

Place rouge et Kremlin
En URSS, l'espionnage a toujours joué un rôle prépondérant dans l'orientation de la politique étrangère, et cela depuis Pierre le Grand. Sous le règne des tsars, des sommes fabuleuses furent dépensées pour l'espionnage. Le prix le plus élevé qui ait jamais été payé pour une information a été décaissé par les Russes. Quelque temps avant la première guerre mondiale, ils donnèrent trois cent cinquante millions de francs français au colonel Redl, chef des services d'espionnage austro-hongrois, contre remise du plan de bataille de l'armée austro-hongroise.

Cette politique de générosité des Russes s'est poursuivie jusqu'à nos jours. Le S. R. soviétique n'hésite jamais à payer de fortes sommes pour « dédommager » ses espions non communistes. Rudolf Roessler, un agent qui opéra en Suisse durant la dernière guerre mondiale, et même après, reçut ainsi une petite fortune : un peu plus de vingt millions de francs suisses...

Beria, l'initiateur

Emblème de l'espionnage soviétique
Nous devons, pour cela, nous reporter à l'époque où l'Armée rouge combattait les gardes blancs du tsar, soit peu après la révolution de 1917. Un officier, connu sous le nom de Garabet Abamalek, mais qui se nommait en réalité Laurenti Pavlovich Beria, eut l'idée d'envoyer un groupe de déserteurs communistes autrichiens derrière les lignes ennemies. Ces déserteurs avaient une mission bien précise à remplir : communiquer de faux renseignements à l'adversaire. En un mot, l'intoxiquer. On ne sait trop comment ils réussirent dans leur mission, mais un fait est certain : ces communistes autrichiens furent les premiers agents secrets de l'URSS.

Durant de longues années, l'espionnage soviétique fut axé sur l'unique surveillance des Russes blancs, émigrés à l'étranger, dans la crainte d'une contre-révolution. Toujours sous la direction de Laurenti Beria, qui avait été nommé entre temps chef de la section étrangère de l'OGPU ou Guepeou. Par ses méthodes audacieuses, dénuées de tout scrupule, Beria fut le véritable promoteur de l'espionnage soviétique de la guerre froide. C'est lui qui organisa les réseaux d'espionnage qui couvrirent tout d'abord l'Europe, avant de couvrir le monde entier d'un filet aux mailles serrées. Il partage ce mérite — discutable — avec un certain Félix Djerdjinski, qui fut président de la fameuse Tcheka de sinistre mémoire. Le personnage vaut qu'on s'y arrête quelques instants.
 

La Tcheka

Avant de devenir l'un des chefs de la Terreur rouge, et l'un des plus proches collaborateurs de Lénine, Djerdjinski fut un nationaliste polonais acharné. Il était né à Vilna (Pologne) et son rêve était de débarrasser la Pologne du joug russe. Son activité révolutionnaire devait lui valoir onze années de prison en Pologne même, à Moscou et en Sibérie. C'est là qu'il fit la connaissance des révolutionnaires russes et qu'il décida de se mettre de leur côté. En 1917, il fonda la Tcheka (la police politique) et devint le « liquidateur » en chef de la contre-révolution. Tous ceux qui l'ont connu l'ont dépeint sous les traits d'un homme affable et réservé, qui ne semblait nullement accablé sous le poids des dizaines de milliers de condamnations à mort qu'il signait bon an, mal an. Ses plus grandes distractions étaient le violoncelle (dont il jouait à la perfection) et les visites au jardin d'enfants qui portait son nom !

La Tcheka s'élargit très rapidement pour compter jusqu'à 280 000 agents au début de l'année 1921. On peut comparer ce chiffre aux 1500 agents de l'ancienne police secrète impériale.

Lorsque la Tcheka fut dissoute en février 1922 pour faire place à la Guepeou, c'est Djerdjinski qui insista pour que chaque légation des Soviets à l'étranger fût dotée d'une section de Guepeou. Ce qui fut fait, malgré l'opposition du ministre des affaires étrangères de l'époque qui craignait les réactions des gouvernements étrangers. Un beau jour donc, les ambassades soviétiques virent arriver d'inquiétants personnages en veste de cuir, anciens Tchékistes pour la plupart, qui prirent possession des locaux qui leur avaient été réservés. Ces sections de la Guepeou n'étaient pas sous les ordres de l'ambassadeur et menaient leurs affaires à leur guise.

Dans l'esprit de Djerdjinski, ces sections formaient les avant-postes de la révolution mondiale. Mais cette révolution tardait à éclater et les conspirateurs se muèrent tout doucement en espions. Les anciens Tchékistes abandonnèrent les vestes de cuir pour les complets vestons, et ils se lancèrent allègrement dans l'espionnage.

Des espions naïfs et des cambrioleurs sans scrupules

Espionnage
On peut dire que les premiers résultats furent plutôt décevants, Les apprentis espions ne manquèrent pas d'audace puisqu'ils allèrent jusqu'à cambrioler les légations étrangères pour se procurer des codes secrets ; mais ils se laissèrent tromper par des aigrefins qui avaient compris tout le parti qu'il y avait à tirer de leur naïveté et de leur incompétence. La plupart des traités secrets qu'ils envoyaient à Moscou étaient faux. Comme le raconte Bessedovski dans « Borjba » (Paris 1930), les anciens tueurs de la Tcheka trouvaient tout naturel qu'un traité secret franco-anglais fût rédigé en... russe !

Le comble fut peut-être atteint par un agent de Varsovie, Dekhtiarenko. Il acheta, à un prix très élevé, l'original d'un prétendu traité militaire entre la Pologne et... le Grand-Duché de Luxembourg ! Ce « traité » prévoyait qu'en cas de guerre entre la Russie et la Pologne, le Luxembourg soutiendrait ce dernier pays par l'envoi d'une armée de 200,000 hommes ! Pour prix de ce soutien, le Grand-Duché aurait dû recevoir une partie de l'Ukraine... Djerdjinski rit beaucoup en recevant ce document « capital » qui lui avait été envoyé par courrier spécial.

La Guépéou perdura jusqu'à 1934 avant d'être absorbée par le NKVD.

Ce furent là les débuts très modestes de l'espionnage soviétique à l'étranger. Depuis, la situation a bien évolué...
 

Six organismes au service du Kremlin - Le razvedroup

Le NKVD fut utilisé par Staline pour imposer et maintenir son autorité sur le pays. C'est le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures. C'est le NKVD qui gère les Goulags. Il serait responsable de plus de 3,5 millions de morts chez les soviétiques pendant les grandes purges de 1936 à 1938. Le rôle du NKVD était de contrôler la population ; ses chefs ne rendaient compte qu’à Staline et à personne d'autre.

Mais dans les années quarante on voit apparaître un nouveau « commissariat » (ministère) : le NKGB (Commissariat du peuple à la Sécurité d'État). Cette époque fut troublée par les années de guerre. Après l'invasion des troupes allemandes, le NKGB réintègre le NKVD seulement quelques mois après sa création. On le voit ensuite ressurgir en 1943. Pour finir, en 1946, il ne reste que le MGB et le MVD. Ce ne sont rien d'autre que le NKGB et le NKVD. C'est Laurenti Beria qui tente de fusionner ces deux ministères le jour même de la mort de Staline, le 5 mars 1953.

Mais alors que ces ministères sont parfaitement officiels et connus à présent du monde entier, il existait d'autres structures beaucoup plus secrètes, à l'instar de la NSA américaine qui ne fut portée à la connaissance du grand public qu'il y a seulement quelques dizaines d'années alors que la CIA et le FBI étaient connus de tous.

Insigne du GRU
L'espionnage soviétique proprement dit comprend dans les années cinquante pas moins de six organismes bien distincts. Le principal est le 4ème bureau de l'Armée Rouge, plus connu sous le nom de Razvedroup (le « Centre » dans l'argot des agents soviétiques). Il est chargé de l'espionnage militaire.

Le Razvedroup, ou Razvedoupr, est la Direction du Renseignement. Il fut créé le 5 novembre 1918 sous le nom de Reguistratsionnoïé oupravlénié (direction du registre des inscriptions). Puis le 4 avril 1921 il fut rebaptisé en Razvedoupr (Razvedyvatel’noïé oupravlénié, Direction du Renseignement en français). Le 16 février 1942 il devient la Direction Générale du Renseignement (GRU, en russe : Glavnoïé Razvédyvatel'noïé Oupravlénié).

C'est assez étonnant que Google n'ait conservé aucune trace de ce mot, comme s'il avait été supprimé de toutes les bases de données. Sans doute un coup des services secrets russes pour effacer toute trace et éviter qu'on tombe accidentellement sur des documents top secret.

Le Razvedroup était tout simplement ce que l'on a l'habitude d'appeler communément le KGB que nous connaissons tous bien. Mais le KGB, le Comité pour la Sécurité de l'État, ne fut créé que le 13 mars 1954, un an après la mort de Staline. Le KGB n'est rien d'autre qu'une police militaire très répressive, un genre de Gestapo. Les vrais services secrets qui font de l'espionnage et du contre-espionnage, c'est et ça a toujours été, depuis 1918 jusqu'à encore aujourd'hui, le Razvedroup.

Nous avons ensuite :

KGB et espionnage soviétique
• le Service secret du ministère des affaires étrangères ;
• le MVD ou Service secret du ministère de l'intérieur (les reste du NKVD de Staline, le Goulag, le "NKGB-MGB-KGB") ;
• un Service secret qui s'occupe exclusivement des renseignements à l'usage du ministère du commerce extérieur (l'espionnage industriel en quelque sorte) ;
• le Service secret du Kominform (le service d'espionnage interne de la direction du parti);
l'agence Tass (une agence de presse qui pratiquait beaucoup l'espionnage sous la couverture du journalisme).

Ces six bureaux communiquent leurs renseignements à l'organisme confidentiel du comité central du parti communiste, dont le rôle consiste à résumer l'énorme masse de renseignements qui parviennent journellement en URSS et à communiquer ce résumé aux dirigeants du Kremlin.

Les différents services sont dirigés, tout comme aux Etats-Unis, par un directeur, et ce dernier est colonel-général de l'Armée rouge. C'est assez dire l'importance de ses fonctions. Ce rôle était tenu un temps par le général Paniouchkine. Tous les subalternes sont également des gradés militaires qui perçoivent des soldes afférentes à leur grade. Des « directeurs-résidents » dirigent l'espionnage dans les pays étrangers. Il y en a un par pays. Ils ont pour mission d'organiser leur propre réseau sur place.

L'agent Polyakov

Un budget de quelques centaines de milliards de francs

Les Services secrets soviétiques comptent environ quatre cent mille agents répartis dans le monde. Sur ce nombre, on compte approximativement 12,000 spécialistes formés dans les « écoles d'espionnage ». Le reste est recruté sur place au fur et à mesure des besoins. Leur budget se chiffre par centaines de milliards de francs suisse, sans que l'on puisse toutefois citer un chiffre exact. Nous en aurons toutefois une faible idée lorsqu'on apprendra que l'URSS dépensait à l'époque annuellement 356 millions de francs suisses sous forme d'abonnements aux journaux, magazines et revues techniques spécialisés paraissant dans le monde entier !

Depuis, les chiffres ont encore augmenté sous l'effet de la guerre froide qui n'en était encore qu'à ses frémissements en 1958. Et aujourd'hui, c'est un ancien directeur du KGB, devenu FSB entre-temps (Service fédéral de sécurité) qui est le président de l'actuelle Russie : Vladimir Vladimirovitch Poutine.

Les services secrets soviétiques constituent une véritable société secrète au cœur même de l'état, c'est un état dans l'état.

Source : Jean FONROY.
(EXCLUSIVITÉ « FEUILLE D'AVIS DE NEUCHATEL »). Vendredi 5 septembre 1958
http://doc.rero.ch/record/61198/files/1958-09-05.pdf
Complété et réactualisé par dramatic.fr en juillet 2017


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Le grand recrutement
Par Thierry Wolton
et Les recherches russes sur la psychokinésie