Les Catacombes (première partie)

Les catacombes
Le visiteur qui se présente à l'entrée des Catacombes ignore souvent qu'il va descendre à 20 mètres sous terre avant de traverser de longues galeries étroites qui le mèneront à l'ossuaire municipal. En effet, l'origine des Catacombes de Paris ne remonte pas à l'Antiquité comme ça peut être le cas pour celles de Rome. Elles ne datent que de la fin du XVIIIe siècle. C'était d'anciennes carrières de calcaire.

Les galeries reprennent le tracé du réseau routier qui se trouve en surface. On ne se trouve jamais sous les immeubles, sauf quand on se trouve dans l'ossuaire. Quant à ce dernier, la tentation est grande d'y voir les restes des premiers occupants de la ville de Lutèce; ce serait une grave erreur. Les os qui se trouvent là proviennent en réalité de l'ancien cimetière des Innocents qui était dans un état d'insalubrité à la fin de l'Ancien Régime. Il fut décidé de transférer les ossements dans des galeries aménagées à cet effet par l'inspection générale des carrières.

 

Le cimetière des Innocents

Ca faisait près de dix siècles qu'existait le cimetière des Innocents, non loin de l'emplacement actuel des Halles et de l'église Saint Eustache. Des sarcophages mérovingiens y ont été découverts en 1973, ce qui prouve l'ancienneté du cimetière. On peut précisément délimiter la zone occupée par le cimetière, au nord, par la rue Berger, à l'est par la rue Saint-Denis, à l'ouest par la rue de la Lingerie et au sud, par la rue de la Ferronnerie. Depuis Philippe Auguste, en 1186, le cimetière des Innocents était entouré d'un mur.

Localisation du cimetière des Innocents
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La tombe du pauvre
Depuis le début du Moyen Age, on avait pris l'habitude de ne pas séparer la cité des vivants de celle des morts. A côté de la population qui circule dans les rues, sur les places publiques et sur les boulevards, il y a cette population, sans cesse croissante, qui repose dans le sein maternel de la terre. Les cimetières se trouvaient souvent non loin des églises. Pas moins de vingt paroisses de la ville venaient enterrer les dépouilles des morts dans le cimetière des innocents. On ne pouvait plus creuser une tombe sans déterrer les reliques d'un ancien trépassé et ce cimetière était une véritable source d'infection pour la Capitale. Il devenait préjudiciable à la santé publique.

Le manque de place avait fait renoncer depuis longtemps aux tombes individuelle pour en revenir au système de la fosse commune. Souvent, les corps étaient seulement enroulés dans un linceul. Les plus riches utilisaient des cercueils mais ces derniers étaient munis d'un système de fond amovible afin de pouvoir les réutiliser. Pour gagner de la place on s'est mis à entasser les ossements dans le niveau supérieur de la galerie qui courrait sur les quatre côtés du mur d'enceinte du cimetière.
 
Charnier du cimetière des Innocents
En 1554, Fernel et Houiller, deux célèbres médecins de l'époque, avaient déjà demandé la fermeture de cet espace funéraire. Les riverains eux-mêmes s'en sont plaint à plusieurs reprises, en 1725, 1734 et 1737, si bien qu'une commission fut nommée par le gouvernement pour proposer des solutions qui n'apportent pas satisfaction. En 1746 et 1755 les plaintes se renouvèlent, en vain. En 1765, le Parlement avait interdit tout nouvel enterrement au cimetière des Innocents. Mais l'interdiction ne fut pas respectée.

C'est en 1779 qu'une grande fosse commune fut creusée à proximité de la Rue de la Lingerie. Elle était destinée à recevoir pas moins de 2000 cadavres. Le drame arriva et certaines caves des maisons voisines s'affaissèrent, laissant débouler dans les sous-sols des monceaux d'ossements et de restes cadavériques.

Pourtant, il faut attendre encore cinq ans pour que le Conseil d'Etat publie son arrêté du 9 novembre 1785. C'est le décret qui signe l'arrêt de mort du cimetière des Innocents et son évacuation totale vers une autre zone.

Charles-Axel Guillaumot, inspecteur-général des carrières, fut chargé de préparer un local convenable pour y déposer les ossements du charnier des Innocents.
 
Éboulement d'ossements - Photo Nadar
 

Les carrières

Les carrières abandonnées de la plaine de Montsouris, au lieu-dit la Tombe-Issoire, étaient extérieures à Paris et dépendaient du territoire de Montrouge : elles parurent, par leur situation, les plus favorables à l'établissement d'un grand cimetière souterrain.

Les premiers écrits faisant état de carrières souterraines en région parisienne ne datent que du XIIIe siècle. Mais nous savons que la pierre à bâtir (calcaire lutétien tertiaire) fut extraite du sous-sol parisien dès l'époque Gallo-romaine. Les formations géologiques les plus exploitées n'étaient pas seulement le calcaire à bâtir :
les calcaires grossiers, pour la pierre à bâtir ;
les formations gypseuses, pour la fabrication du plâtre ;
la craie et les formations marneuses, pour la fabrication de la chaux et des ciments ;
les limons de plateaux, pour la confection de briques ;
les sables, pour la verrerie et la fonderie.

L'extraction s'effectuait alors à ciel ouvert, notamment le long de la vallée de la Bièvre où le calcaire était à l'affleurement. Au Moyen Age, les besoins en matériaux augmentèrent avec le développement de la capitale. Les carrières commencèrent à devenir souterraines et à pénétrer au cœur de la montagne Sainte-Geneviève. Les galeries se développèrent sur plusieurs niveaux. Elles ont été exploitées à un ou deux étages, les plus anciennes par piliers tournés, les autres par hagues et remblais.

La méthode des piliers tournés (ou piliers à bras) :

Les galeries d'extraction se croisaient perpendiculairement, laissant en place des piliers à base à peu près carrée et tranchés sur quatre faces verticales. Ils étaient destinés à soutenir le ciel de carrière.

Hagues et bourrages sous l'avenue Max Dormoy à Cachan

La méthode des hagues :

Dans cette technique d'excavation, la totalité du banc est enlevée et les déchets de l'exploitation servent à former des remblais élevés, appelés « bourrages », qui sont maintenus par des murailles en pierres sèches qu'on appelle « hagues » ; de nombreux piliers formés de gros moellons superposés, dits « piliers à bras » soutiennent le ciel de carrière.

La photo ci-contre montre les hagues et les bourrages sous l'avenue Max Dormoy à Cachan

La figure ci-dessous illustre le renforcement d'une carrière souterraine par hagues et bourrages.

Hagues et bourrages
Exploitation des carrières souterraines et construction des soutènements

L'exploitation du calcaire sous Paris

Le sol sur lequel Paris est bâti se compose de couches superposées de natures et d'épaisseurs différentes. Malgré l'action des eaux, l'ordre général est le même et les grandes masses subsistent toujours dans la même disposition. A la surface existe une couche de terre végétale, de sable et de terres de transports dont l'épaisseur varie de 2 à 3 m ; au-dessous, et sur une épaisseur plus faible, se trouvent des marnes coquillères très fréquemment gypseuses. Plus bas, on trouve des marnes, des calcaires, des spathes, du quartz, du gypse, qui ont plus de 8 m de profondeur, et qui reposent sur du calcaire marin (pierre à bâtir), dont l'épaisseur, beaucoup plus considérable, dépasse souvent 16 m. Ce calcaire se divise lui-même en près de 45 couches de diverses natures. Au dessous de ces couches de calcaire se trouvent onze à douze couches d'argile plastique, séparées par de petits lits de sable, dans chacun desquelles existent un niveau d'eau plus ou moins abondant. En dessous de ces argiles se trouve une masse de craie dont l'épaisseur a été longtemps inconnue. Elle n'a été percée que par le forage du puits artésien de Grenelle.

Le travail du carrier

Coupe du sous-sol d'une carrière
Les carrières n'ont exploité qu'une faible épaisseur de la série du calcaire grossier du lutétien supérieur. Il s'agit le plus souvent de la série des « bancs francs » qui ont une épaisseur de 1,70 m environ. Certains termes techniques n'étaient employés que par les employés des carrières de la région parisienne. Le souchet, débutant souvent par des marnes, est le niveau inférieur des bancs francs (le carrier commence l'exploitation par le souchevage qui permet l'abattage des bancs francs). Le carrier entaillait le souchet sur quelques mètres de front et environ 1m de profondeur, à l'aide d'un pic appelé « esse ». Il devait travailler couché. Au milieu du front de taille, il perçait des tranchées verticales ou tranches de défermage destinées à séparer les blocs. Les bancs supérieurs étaient ainsi déséquilibrés et brisés à l'aide de coins. Les bancs francs sont des calcaires résistants; la roche constitue le ciel de la carrière, sauf dans quelques petites exploitations qui semblent s'être orientées vers l'extraction du liais (calcaire fin) au-dessous du souchet. L'épaisseur des niveaux géologiques variait d'une exploitation à une autre.

Les dangers de l'exploitation des mines

Le principal mode de dégradation d'une carrière souterraine est la formation de « fontis ». Les altérations font céder le ciel de la carrière : il se forme un cône d'éboulis, ce qui donne naissance à une « cloche de fontis ». Quand sa base s'élargit et que sa hauteur augmente, le fontis « vient à jour » et les accidents dangereux se multiplient. Il aspire les terrains supérieurs moins consistants et gagne la surface de proche en proche.

Piliers de soutènement

Piliers de soutènement qui paraissent bien fragiles

Souvent même, les carriers, dans leur insouciance, creusèrent au-dessous des premières excavations, formant ainsi plusieurs étages de funestes carrières suspendues les unes au dessus des autres. On assistait parfois à une juxtaposition telle que les piliers des étages supérieurs portaient à faux dans les vides des galeries inférieures. Le danger devenait d'autant plus grand que ces travaux étaient successivement abandonnés ; la mémoire s'en perdait ; les galeries s'obstruaient, et le sol, ainsi miné de toutes parts, se couvrait de lourdes constructions. Tout devait amener à de grandes et d'inévitables catastrophes.

Les quartiers rive gauche

Il faut savoir que sous la presque totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse de pierre à bâtir n'existe plus. Elle a été exploitée et enlevée, de sorte qu'il ne reste plus à la place qu'une immense excavation. Nos ancêtres ayant besoin de pierre ont tant et si bien creusé sous leurs pieds que ce qui était dessous est monté dessus, peu à peu, au risque d'y redescendre pêle-mêle en un seul jour. Il existe aujourd'hui plus de 300 km de galeries sous Paris qui s'étendent sur 835 hectares !

Plan des galeries sous Paris

Les zones de Paris qui sont creuses


Création de l'Inspection Générale des Carrières

Plan des catacombes de Paris
Sous l'Ancien Régime, plusieurs ordonnances royales tentèrent, sans succès, de contrôler les exploitations afin de garantir la stabilité des maisons en surface. Le danger menaçait surtout la partie méridionale de Paris. Le 17 décembre 1774, se produisit un effondrement de 300 mètres de chaussée rue d'Enfer, sur une profondeur de 30 mètres. Il fallut prendre des mesures plus efficaces. Une visite générale fut ordonnée avec des relevés de plans de toutes les carrières souterraines. On reconnut alors toute l'étendue du péril.
Ci-contre le Plan des Catacombes de Paris. Cliquez pour agrandir.
 
Le 4 avril 1777, sous Louis XVI, un arrêt du Conseil d'Etat créa l'Inspection générale des carrières :

Le Roi étant en son Conseil, a commis et commet le sieur Lenoir, conseiller d'État, lieutenant général de la police de la ville, prévôté et vicomté de Paris, et le sieur comte d'Angiviller, conseiller du roi en ses Conseils, directeur et ordonnateur général des bâtiments, jardins, arts, académies et manufactures royales, à l'effet de veiller, chacune en ce qui peut concerner le devoir de sa charge, à la suite des opérations qu'exige l'état actuel des dites carrières, et auxquelles il sera procédé, au moyen des fonds que Sa Majesté entend y être destinés.
 

Représentation souterraine déserte et silencieuse de la ville en surface

Cette compagnie d'ingénieurs fut spécialement chargée de la consolidation des voutes. On construisit dans le sens longitudinal des rues, une, deux ou trois galeries muraillées. Les vides qui existaient à droite et a gauche de ces galeries furent remplis de terres pilonnées. Ainsi, chaque galerie souterraine correspond à une rue de la surface du sol. A certains endroits des catacombes on retrouve même des plaques de rues gravées dans pierre. Le sous-sol de Paris est donc une représentation déserte et silencieuse de la ville peuplée et bruyante qui s'élève au dessus.

Nom de rue dans les galeries des catacombes

Rue Long-Champs : plaque de rue dans les galeries des catacombes

Interdiction d'exploitation des carrières

Sous l'Empire, un décret impérial interdit définitivement l'exploitation des carrières souterraines de Paris ; mais Montrouge, alors situé en dehors de Paris, conserva ses carriers qui sont devenus des figures pittoresques. Ils participaient activement aux émeutes parisiennes. Lorsque les habitants de la rue Saint-Jacques et de la rue d'Enfer voyaient les carriers de Montrouge et de Bagneux se diriger vers le centre de Paris, ils s'écriaient : « Voilà les carriers qui descendent, ça va chauffer » ; et les commerçants fermaient les volets, baissaient les rideaux de fer et mettaient les barres de fer aux portes de leurs boutiques en verrouillant les portes à double tour.

C'est seulement en 1860 qu'une partie de la commune de Montrouge fut annexée à Paris, rattachant ainsi administrativement les anciennes carrières à la capitale.

Assurer la protection des immeubles

Les accidents se succédèrent de 1876 à 1880 (affaissement boulevard Saint Michel). Aujourd'hui, après la suppression de toutes les exploitations en région parisienne, l'Inspection des Carrières doit poursuivre son rôle de protection. Les techniques ont évolué. A la place des galeries maçonnées et appareillées, elle recourt à des forages et injections sous faible pression de mortier maigre de granulats et de ciment. Ce procédé n'est pas suffisant pour les immeubles importants, qui nécessitent rétablissement d'une semelle armée sous les fondations. Les propriétaires des maisons sont tenus, comme propriétaires du sous-sol, d'assurer la stabilité des constructions.


Paris s'écroule

Malgré toutes ces préventions, Paris est en train de s'écrouler. Le 22 janvier 1998, un trou béant s'ouvre sous l'escalier des caves du 6, rue d'Odessa, dans le XIVe arrondissement. Le 9 juin de la même année, la fissure qui était apparue entre le 18 et le 20, rue Pradier, dans le XIXe, s'élargit dangereusement. Le 31 juillet, l'immeuble du 14, rue du Docteur-Roux, dans le XVe, est frappé d'un arrêté de péril. Le 20 novembre, le sol se tasse et le mur porteur du numéro 16, rue des Poissonniers, dans le XVIIIe arrondissement, se rompt. Le 24 décembre, la chaussée s'ouvre devant le jardin d'enfants du 11, rue des Quatre-Frères-Peignot, dans le XVe arrondissement. Le même jour, le sous-sol se creuse et un geyser inonde l'entrée du 44, rue des Trois-Frères, à Montmartre.

En février 1999 on frôle la catastrophe avec le canal Saint Martin qui est en train de se vider. Une boutonnière de 8 m de long est découverte dans un des bassins du canal. L'eau s'engouffre dans les caves voisines.

Paris glisse !

Assurer la protection des fondations n'est pas suffisant. Rappelez-vous ce qui a été expliqué plus haut. Que se trouvait sous les roches calcaires qui ont été extraites du sous-sol parisien ? De l'argile ! Figurez-vous que Paris est en train de glisser et de rouler sur ces terrains argileux comme s'il se trouvait sur des billes.
Source : http://www.lexpress.fr/informations/paris-croule-t-il_634113.html

Les erreurs de l'Inspection Générale des Carrières

Aération des catacombes
D'après Benoît Tanguy, un cataphile averti qui n'en est pas à sa première excursion dans les sous-sols, « malgré le travail formidable accompli par l'IGC, il faut reconnaitre plusieurs erreurs qui ont été commises sans en avoir conscience et elles ne sont bien sur pas intentionnelles. Elles concernent particulièrement l'obstruction des entrées et le remblai de certains passages souterrains qui n'étaient pas là par hasard mais participaient à l'aération des galeries. »

A présent, les sous-terrains de Paris manquent d'aération et tout ceci contribue à l'augmentation inquiétante de l'humidité. Le ruissellement et un taux d'hygrométrie trop élevé sont les ennemis des catacombes. La preuve en est que certaines galeries sont à présent gorgées d'eau. On peut se douter que ce n'est pas très bon pour l'ensemble du maintien de cette structure qui ressemble un peu à un château de cartes.

La photographie ci-dessous montre un plongeur dans une galerie inondée
Axelle Quétier pour le compte de l'IGC)
 
Plongée dans une galerie inondée des Catacombes

Crédit photo : Axelle Quétier

Les dangers du Grand Paris

Le Réseau des Transports Publics du Grand Paris prévoit de construire la ligne 15 du métro qui va relier Pont-de-Sèvres à Champs Sur Marne. Cette ligne souterraine doit traverser toute la zone sud de Paris, justement où se trouvent de nombreuses carrières souterraines et des catacombes.

Les risques ont bien entendu été identifiés et une étude d'impact a été menée très professionnellement. Dans son rapport initial, la Société du Grand Paris écrit ceci :

Ces carrières ont été visitées et cartographiées de façon fiable : il n’y a donc pas a priori pas d’extension majeur non cartographiées de ces carrières à craindre.
 

La tournure de phrase peu assurée dénote une certaine fébrilité dans cette affirmation...


Sources :
http://www.enquetepubliqueuniqueligne15sud.fr/dossier-enquete-publique/document_b-1/
Les Catacombes de Paris par J. Tomasini, édité par le Service de l'Inspection Générale des Carrières, 1960.
Plan des Catacombes de Paris - Edition 2008
Tableau de Paris de Edmond Texier, volume 2 (Ed. Paulin, 1853 - 396 pages)
http://www.geonef.fr/doc/publication/cartographie-collaborative-carrieres-souterraines/
Grand Prix Photo Reportage Paris-Match
National Geographic 2011-02
Nadar - Catacombes de Paris
Jean-Pierre Willesme - Les Catacombes (Ed. Ouest-France 1986)
Photos de ChapodepaY sur flickr



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Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 25 Mai 2018, il y a moins d'un an.