Les archétypes

Archétypes
« Pourquoi faire tant de bruit autour des nouveautés ? Les valeurs les plus anciennes sont plus grandes que les valeurs les plus modernes ! »

Cette affirmation se trouve dans un exposé paru récemment dans une revue culturelle. Le plus ancien et le plus moderne, voilà deux pôles qui s’opposent ; et pourtant ce qui en nous est très vieux est constamment prêt à refléter ce qui nous arrive sur le moment. Les images humaines les plus reculées conservées dans notre inconscient collectif, toujours prêtes à être utilisées, contiennent le germe et le symbole de la vie présente et future. Ce côté ancien resurgit dans nos rêves et nous permet de relier notre présent et notre avenir.

Ces réflexions nous font concevoir l’importance de ce que la psychologie complexe appelle situation archétypique, symbole archétypique. L’interprétation des rêves ne devient vraiment possible qu’en partant de la réalité fondamentale de ces phénomènes psychiques.


Nous sommes entourés par un milieu ; nous avons même l’impression de nous trouver en son centre. Nous contactons journellement les objets de ce milieu et nous les utilisons selon leurs possibilités. Pourtant nous ne lui sommes pas identiques ; nous faisons bien plutôt face à ce monde extérieur, même si celui-ci se prolonge dans notre conscient et notre inconscient. Ainsi les faits et les images de ce monde sont à la disposition de chaque individu dont ils forment l’expérience ; ils sont une des grandes sources dont se sert le rêve. L’autre source est constituée par le monde intime de notre âme, l’inconscient collectif, dans lequel notre moi plonge ses racines. Il appartient également à tous et se prolonge dans chacune des âmes individuelles. Pourtant, là non plus, nous ne faisons pas un avec ce monde ; lui aussi nous fait face, même si sa richesse émerge jusque dans notre inconscient personnel, notre imagination et nos rêves et influence ainsi le moi à son insu. C’est ce monde intime et collectif à la fois qui constitue l’autre réservoir dans lequel le rêve puise son matériel merveilleux ; celui-ci prendra corps dans une image archaïque nommée archétype.
 

Quelles sont les origines des archétypes ?

Mais la formulation de cette réalité importante, conçue par la psychologie moderne, ne nous dispense pas de l’obligation d’expliquer l’origine et la nature de ce matériel onirique primitif. D’ailleurs on ne pourra jamais qu’approuver ces aspects de notre inconscient dont la forme sans cesse changeante et le riche contenu ne peuvent être saisis qu’intuitivement.

Dans ces images archaïques, comme Jung les appelle d’après une expression de Jakob Burckhardt, toutes les expériences faites par le psychisme humain depuis l’origine, sont représentées au moyen d’images : la croissance et le déclin, le bonheur, les dangers, les rencontres avec les forces de la nature, les animaux et les êtres humains. Les archétypes contiennent également les images traditionnelles et les images perdues symbolisant les rapports humains avec les puissances « d’en haut » et les puissances « d’en bas » ; il s’agit là des grands symboles religieux et magiques.

De tout temps, les hommes ont fait l’expérience de la lumière du jour et de l’obscurité de la nuit, et ce rythme incessant a profondément marqué l’âme. Les hommes ont fait connaissance avec les saisons riches et les saisons pauvres. Ils sont restés profondément unis au devenir de la végétation. Ils ont apprivoisé le feu, dompté les animaux pour les mettre à leur service ; ils ont durant des millénaires craint l’hiver et les animaux restés sauvages. À l’intérieur de la communauté plus ou moins étendue de la famille, du clan ou de la tribu, l’homme était entouré par la vie et la mort de ses parents, par la jeunesse et la vieillesse ; il éprouvait sa détermination sexuelle et son rapport de dépendance dans le couple ; la maternité et la paternité étaient des formes de vie importantes et acceptées comme telles par la majorité. Le miracle de l’enfant, l’épanouissement des jeunes gens et jeunes filles comblaient les adultes de bonheur.

La communauté, mais aussi la lutte des individus et celle des grandes associations spontanées, créaient sans cesse des situations dans lesquelles un certain comportement humain typique prenait forme. Au moyen de la roue et de l’animal, la culture naissante s’étendait dans les environs ; la barque et les bateaux traversaient les eaux redoutables, la voûte des ponts s’élançait sur les fleuves, tout d’abord d’une façon primitive, puis avec un art de plus en plus achevé. Des formes de vie naissaient et se conservaient à travers le temps malgré des modifications superficielles.

On pourrait multiplier les exemples, mais pas indéfiniment ; car il n’existe qu’un nombre limité d’événements humains fondamentaux, tout comme l’individu qui ne fait jamais que quelques expériences typiques. Celles-ci sont condensées en archétypes qui représentent comme un produit de la distillation de tout l’existant, de ce qui a pu se produire et se produira encore. Il semble que par une répétition incessante, ces images archaïques se soient chargées d’une énergie interne au moyen de laquelle elles sont véhiculées de génération en génération.

Le nombre des archétypes est donc limité. Mais ils n’en sont pas moins de véritables centres énergétiques. Dans une petite remarque, Jung indique qu’il y a analogie entre les formes typiques de l’inconscient et la répétition morphologique ou fonctionnelle de certaines ressemblances dans le domaine de la nature. Ce sont à première vue des « formes existantes ou des normes biologiques de l’activité psychique ». Le moi n’en dispose pas ; elles sont dès le début données à chacun comme un héritage ancestral. Nous nous conformons à leurs règles sans le savoir ; et dans ce cas nous sommes dans le vrai.

Ce n’est pas seulement le fonctionnement corporel qui s’accomplit pour la plus grande partie en dehors de notre volonté et selon des lois biologiques transmises, mais également la vie mentale ; celle-ci nous est tracée depuis des temps immémoriaux et nous ne pouvons l’abandonner sans par là même occasionner des troubles. Grosso modo, nous faisons ce que l’homme a toujours fait dans le bonheur et dans la peine, à l’ouvrage ou parmi les siens et surtout lorsqu’il se trouve placé devant une décision inhabituelle. Le fondement de la vie et le comportement caractéristique de l’homme sont identiques alors même qu’ils peuvent prendre la forme la mieux appropriée à chaque individu. Ceci, soit dit en passant, nous permet de comprendre les messages laissés par les hommes d’autres époques, c’est-à-dire leur histoire, et en particulier les grandes épopées qui reflètent une activité humaine universelle.

Les forces et les lois de l'univers

Une comparaison encore plus adéquate, bien que ressortissant à un domaine inconnu de certains lecteurs, est celle de forces qui, obéissant à des lois précises, obligent certains liquides à prendre la forme déterminée de cristaux qui sont typiques ; par exemple, l’eau qui se transforme en cristaux de neige. Il en va de même de la vie psychique qui obéit aux lois invisibles de certaines forces directrices. La psychologie essaie de les comprendre explicitement ; images miraculeuses et vivantes de l’inconscient, elles nous sont présentes dans le rêve et dans la vision.

Fait significatif et particulier, ces grandes représentations apparaissent dans le rêve lorsque le rêveur se trouve devant une situation qui ne met plus seulement en jeu des intérêts privés et qui lui sont personnels.

Le rêve répond aussi aux petits événements quotidiens, comme on a pu s’en rendre compte. Il le fait — nous en reparlerons — au moyen d’un rêve appelé rêve quotidien. Il n’y a donc pas à rechercher des archétypes lorsqu’il s’agit de savoir s’il faut accepter une offre d’emploi ; ils ne se prononceront pas pour ou contre un départ en vacances. L’inconscient collectif sera indifférent à la date de publication de nos fiançailles ; il ne s’intéressera pas davantage à un sursis à notre changement de domicile. Il laissera à la compétence de la conscience le soin de régler les problèmes de moindre importance. Mais les images archaïques afflueront avec puissance lorsque seront en cause des problèmes humains fondamentaux, lorsque le développement de la personnalité même est mis en question. Ils font leur apparition lorsqu’un plan supérieur doit être atteint ou lorsqu’une difficulté vient d’être surmontée effectivement. Ces événements internes qui doivent avoir lieu chez la plupart des individus sont alors accompagnés par ces images éternellement jeunes. Ainsi « l’enfant » a toujours symbolisé survie et possibilités futures. Les femmes sont portées au voisinage de leur être le plus profond lorsqu’elles rêvent qu’elles vont avoir un enfant (même les hommes peuvent attendre leur « enfant »). À toutes les époques, les mères ont prodigué affection et soins, tout en continuant à rester attachées à ce qui naît d’elles ; ainsi s’est immortalisée la figure universelle de la grande mater. De tout temps, aussi, le « guerrier » a accepté ou a dû accepter la mort, de tout temps le « vagabond » a erré au hasard des paysages où des groupements humains. On a toujours été « jeune », on a toujours été « vieux », la misère et la peur, mais également les fruits de la vie ont existé de tout temps. On a bâti la « maison », le « feu » l’a détruite. Fleuve et mer ont toujours été des symboles de l’existence.

Tous ces symboles sont originels. Quand nous arrivons à un endroit dangereux, soit en nous-mêmes, soit au-dehors, quand notre conduite est troublée par des conflits profonds, mais aussi lorsque s’épanouissent les quelques grandes joies de l’existence, les rêves reviennent aux images archaïques, aux pensées et actions types d’une humanité qui a toujours su trouver son chemin à travers le besoin et les désastres. Nous communiquons avec son savoir millénaire qui se formule par de grands symboles plutôt que par des énoncés clairs et conformes à la raison.

Comment interpréter les symboles ?

L’image onirique qui se rapporte à ces contenus internes ne nous devient souvent accessible qu’avec l’aide d’un interprète ayant l’habitude de reconnaître les symboles ; avec ou sans cette aide, nous entrons en contact avec l’énergie qui s’est amassée dans ces symboles.

D’après un mot de Nietzsche, qui d’ailleurs ne faisait que pressentir l’existence et la profondeur de certains rapports, « par le rêve et le sommeil, nous refaisons la tâche de nos ancêtres » ; nous nous alimentons aux sources de la vie, c’est-à-dire à cette expérience que des milliers de générations ont amassée et qui devient perceptible sous forme de symboles.

Plus nous nous occupons de ce phénomène et plus s’affirme en nous la conviction que les archétypes sont de la vie condensée et coordonnée en grandes images. La rencontre de ce phénomène — qui se produit en rêve et au cours de son interprétation — conduit à un ordre de choses interne. Nous acquérons à son contact le sentiment de ce qui dure, de ce qui est « usuel » au sens le plus élevé du mot.

Ce qu’il y a d’universellement et d’originellement humain dans chaque individu et dans son activité, qui a une allure si fortuite, s’exprime dans des images de rêve accessibles au bon sens. Ce n’est pas un monsieur B. qui entre dans notre chambre, mais un grand homme gris, portant peut-être un chapeau à larges bords et drapé dans une pèlerine qui indiquent le grand vagabond. Il touche en nous le côté qui recherchait la paresse et la commodité. Nous n’avons peut-être jamais été à la mer ni sur les sommets d’une haute montagne, nous n’avons peut-être jamais traversé des plaines enneigées ou des glaciers sans fin ; tout le monde n’a pas connu les horreurs de la guerre ou le calme réconfortant d’un intérieur d’église. Mais dans le rêve, les vagues battent furieusement notre petit bateau ; nous traversons des crevasses et sommes perdus dans un paysage glacial. Nous prenons part à une guerre affreuse et nous ne savons pas si nous en sortirons vivants. De magnifiques cathédrales nous entourent, le visage d’un dieu nous sourit.

Qui de nous a déjà trouvé un trésor ? En rêve, il miroite, gardé par quelque monstre ou géant effrayant. Voilà l’un des langages du rêve, le grand. Il est loin de correspondre au genre de vie actuel avec ses machines à écrire, ses ustensiles de cuisine standardisés, ses journaux, comptes chèques postaux et machines agricoles perfectionnées. Disons en passant que ces années-ci ont vu ressusciter dans le monde européen des formes de vie élémentaires qui rappellent singulièrement les débuts les plus laborieux de l’existence humaine.

Les mythes et les légendes

Il devient maintenant courant en psychologie de considérer que langage et contenu des grands rêves possèdent une analogie extrême avec le langage et le contenu des mythes et des légendes ; ceux-ci d’ailleurs ne sont pas autre chose qu’une expérience humaine formée et transmise par les siècles. La seule différence avec le rêve, c’est que celui-ci ne possède pas un semblant de coordination qui le rend immédiatement accessible comme les histoires d’Hercule, les mythes de Loki et de Balder, le conte du nain qui ne voulait pas dire son nom ou celui de la Belle au bois dormant. C’est la même force créatrice qui est à l’œuvre dans le rêve et dans le mythe.

Le langage par lequel ils s’expriment est identique, bien que la causalité de ces phénomènes apparaisse différente. On comprend d’ailleurs mieux le langage étonnant et inactuel des grands rêves lorsqu’on connaît les mythologies des peuples, comme les légendes grecques et germaniques, les contes européens et asiatiques et lorsqu’on pénètre un peu le monde magique dans lequel vivent les peuples primitifs. Il convient aussi de ne pas omettre la lecture de la vie des Saints, qu’ils appartiennent à l’hémisphère psychique occidental ou oriental. De même le langage du rêve sera rendu compréhensible à celui qui connaît bien les œuvres des grands poètes. Car celles-ci ne représentent pas autre chose que le destin humain dont la figure individuelle du héros est une incarnation. La poésie raconte ce qui peut nous arriver entre la naissance et la mort.


On n’estimera jamais assez haut la signification et l’importance du monde des archétypes ; cette immense collection renferme toutes les situations essentielles de notre existence. Car cette mémoire humaine vivante qui oriente et dispense de l’énergie est un organe du psychisme. On ne peut par aucun moyen se défaire de ce fond de l’âme ; et même si on le pouvait, on n’en tirerait aucun avantage. Car il resterait un moi réduit à sa petite réserve de souvenirs personnels. Chaque être ne serait plus qu’une minuscule unité, un îlot définitivement séparé de ses semblables. Nous vivrions détachés du passé et désarmés devant un avenir hostile. Il resterait une petite créature qui a répudié l’héritage des ancêtres et qui s’est exclue de la grande communauté vivante.

On ne peut certainement pas contester qu’il existe des hommes qui surestiment d’une façon ridicule l’importance de leur moi et donnent à croire qu’avant eux rien ne s’est produit, de même qu’après leur passage sur la terre rien ne se produira plus. D’autres, apparemment sans orgueil, croient à l’importance inégalée de leurs conflits individuels ; ils sont d’avis que jamais personne n’a fait preuve d’autant d’amour ou de haine. Ce qui leur arrive est inouï et unique en son genre. Celui qui pense ainsi, et n’a pas rectifié son jugement par l’observation de ses semblables ou l’étude du passé, sera mis devant la vérité au moyen de ses rêves qui la lui présenteront en images le plus souvent sombres. Il lui appartient d’en accepter ou d’en refuser la signification. Mais il pourrait toujours apprendre, pour faire partie de la grande confrérie humaine, qu’à travers les millénaires, la vie s’est toujours passée de la même façon.

En tant que médecin, C. G. Jung observe : « Les archétypes ont été et sont des puissances vitales du psychisme qui tiennent à se mettre en évidence et à se faire valoir par les moyens les plus étranges. Ils ont toujours apporté avec eux la sécurité et le salut, et leur porter atteinte équivaut à encourir ce que dans la psychologie des primitifs on appelle Périls of the soul — les périls de l’âme. Car ils peuvent aussi déclencher infailliblement des troubles névrotiques ou même des psychoses et en cela ils se comportent exactement comme des organes ou des systèmes fonctionnels négligés ou maltraités. » La voix des archétypes est la voix du genre humain. Nous nous trouverons bien lorsque notre vie consciente y répondra d’une façon adéquate. Mais il n’est pas facile pour le profane de comprendre ce langage, de distinguer des images aussi impersonnelles qui en lui s’adressent à lui.

Lorsque dans les rêves apparaîtront ces symboles originels, nous pourrons les regarder comme le signe d’une maturité croissante. Le rêve ramène à la surface ce que l’âme a de plus intime afin qu’une nouvelle page puisse s’ouvrir dans notre vie. Nous allons à la rencontre de ce qui nous appartient, nous sommes rattachés à la totalité de notre être.

D'après un texte d'Ernest Aeppli
Traduit de l’allemand par Jean Heyum

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