La légende du phare de Tévennec

Phare de Tévennec
Vingt-trois gardiens se
succèdent en trente-cinq ans.
Une première dans l'histoire
des phares français

 

On raconte toute sorte d'histoires sur le phare de Tévennec. Érigé en 1874 au large de la Baie des Trépassés, entre la pointe du Raz et l'île de Sein (Finistère), il serait hanté par des naufragés, et nombre de ses gardiens auraient connu un sort tragique : l'un d'eux serait mort exsangue après avoir trébuché sur un couteau; un autre aurait trépassé entre les bras de sa femme, qui n'aurait eu d'autre choix que de le mettre au saloir en attendant la relève ... Quant aux survivants, ils seraient devenus fous à force d'entendre des cris de terreur et des voix leur intimant de fuir cet endroit battu en permanence par les flots.
d'après un article de FRANCK DANINOS publié dans le
HORS-SÉRIE n°178 de SCIENCES ET AVENIR JUILLET/AOUT 2014

 

Que s'est-il passé au phare de Tévennec ?

Seuls les cormorans semblent pouvoir résider près de cette « tour de la mort  », dont l'histoire a été maintes fois reprise par la presse locale et même par des journaux étrangers. Mais que s 'est-il donc passé au phare de Tévennec ?

Jean-Christophe Fichou, historien de la signalisation maritime et chercheur à l'université de Brest, s'est attaché à démêler la légende de la réalité en étudiant, pour la première fois, les archives associées à ce phare « maudit ». Si l'îlot noir et escarpé de Tévennec (« petite falaise » en breton) a été choisi pour édifier un fanal (Feu ou lanterne placé à un endroit élevé pour servir de repère dans la nuit), précise-t-il, c'était pour sécuriser le raz de Sein. À l'époque, la navigation nocturne y était presque impossible en raison des forts courants et des roches qui parsèment les fonds marins. L'idée était d'ajouter ce phare à ceux de l'île de Sein, d'Ar-Men et de la Vieille pour signaler une voie de passage aux caboteurs et aux chalutiers.

Mais le chantier se révèle difficile. La construction du bâtiment ─ une tourelle de 11 mètres de haut à laquelle est accolé un logis de 64 mètres carrés ─ va s'étaler sur cinq ans, entre 1869 et 1874. Et surtout, le bâtiment achevé, l'isolement des lieux est mal apprécié par les autorités. En effet, situé à trois kilomètres des côtes, Tévennec n'est pas considéré comme un phare en mer ─ dont le gardiennage mobilise trois personnes. Pire, en raison de la petite taille de son fanal, on estime qu'un seul gardien suffira à l'entretenir ─ ce qui permettra, au passage, de réaliser des économies. L'homme ne sera autorisé à quitter son caillou que deux à trois semaines par an.

Biscuits véreux sur les rochers

Henri Porsmoguer allume le premier feu en mars 1875. Malgré un salaire assuré, il démissionne cinq mois plus tard. Son remplaçant ne tient que quatre mois, le suivant guère plus longtemps. On décide alors de « doubler » le poste. Mais, même en duo, et avec des permissions plus fréquentes, la maison phare reste invivable.

Tout autour de nous, ce n'était qu'un bouillonnement de lames et d'écume
 
rapporte un gardien.

Et je me souviens qu'un jour, il nous fallut récupérer dans les rochers les biscuits véreux que nous avions jetés quelques semaines auparavant.
 

En 1898, on place à Tévennec des couples mariés, sans grand effet. « Vingt-trois gardiens se succéderont en trente-cinq ans. Une première dans l'histoire des phares français », souligne Jean-Christophe Fichou. Lassé par tant de mouvements, le Service des phares automatise le feu en 1910.

L'Ankou habiterait le passage

Ces va-et-vient ne font pas que marquer les annales. Ils produisent un effet désastreux sur la réputation du rocher, déjà assombrie par les nombreux naufrages que le raz de Sein a connus par le passé. Les vieilles traditions populaires n'affirmaient-elles pas que le passage était habité par l'Ankou, figure mortifère héritée des mythes celtiques ? L'Ankou est une personnification bretonne de la mort. Il était censé habiter sur l'îlot de Tévennec. Dans sa barque, il faisait franchir aux morts la baie des Trépassés.

Les départs successifs des gardiens de Tévennec ravivent cette mémoire, et la légende se développe peu à peu. Elle prend corps dès 1891 dans les écrits du chroniqueur Hyacinthe Le Carguet :

Pendant la construction, au-dessus des travailleurs,
tournoyaient les oiseaux, surpris d'y voir des
êtres vivants [...] Par leurs cris : " Kers-kuit ", ( "va-t'en"), ils
semblaient les prévenir des dangers qui les menaçaient. Pour
faire cesser le bruit et les apparitions, on fut obligé d'ériger une
croix en pierre.

 

Peu après, le folkloriste Anatole Le Braz publie le témoignage d'Henri Porsmoguer, la première sentinelle. Il raconte qu'avant la construction du phare, un naufragé s'était réfugié sur l'îlot. Mais la mer empêcha les secours d'arriver à temps. Il mourut d'une lente agonie, et son spectre hanta l'endroit à jamais.

Une nuit, ce fantôme battit Porsmoguer comme plâtre. Quinze jours plus tard, il avait donné sa démission. L'esprit de Tévennec l'avait dégoûté pour toujours du métier de gardien de phare.

Dans les années 1930, Charles Le Goffic, de l'Académie française, consolide le récit dramatique dans un article intitulé « Vie des phares » :

L'îlot était hanté : un prêtre fut requis pour l'exorciser. Rien n'y fit, même pas le remplacement du gardien solitaire par un ménage de solides chrétiens : le gardien Milliner fut trouvé mort dans son lit; le gardien Ropartz, qui lui succéda, vit son père raflé sous ses yeux par une lame...
 

Ce récit sert de référence à tout ce qui s'écrira par la suite sur Tévennec. Plus personne ne prend la peine de vérifier des faits tant de fois répétés.

Je leur ai moi-même accordé du crédit
  reconnaît Jean-Christophe Fichou. « Or, en consultant les archives de Quimper à la fin des années 1990, j'ai réalisé que rien n'était vrai. L'histoire était si belle que tout le monde avait voulu la renforcer en ajoutant des détails morbides. » Ces archives attestent qu'aucun gardien n'a sombré dans la folie, ni péri de mort violente. L'un d'eux est bien décédé à Tévennec, mais en raison de son alcoolisme et d'un état de santé dégradé. Aucune source crédible, par ailleurs, ne fait référence à un marin agonisant sur l'îlot. Tout porte à croire que le récit s'est nourri des nombreux naufrages qui ont eu lieu dans la région.

Les respirations de l'océan

Aucune trace, non plus, d'un quelconque exorcisme, même si une croix a bien été plantée à une date indéterminée. Quant aux hululements, ils seraient dus aux « respirations » de l'océan !

Dans les années 1990, deux plongeurs ont en effet découvert qu'un tunnel traversait l'îlot de part en part. Lors des grandes marées, l'air expulsé par ce siphon naturel produit des sons que des gardiens très éprouvés par la solitude et la fatigue ont confondus avec des cris.

La Commission des phares n'aurait jamais dû envoyer un gardien unique à Tévennec
 
souligne Jean-Christophe Fichou. L'endroit correspondait bien davantage à un phare de haute mer qu'à un fanal de quatrième ordre. Une erreur de jugement qui a joué un rôle notable dans cette histoire.

Tévennec n'est pas le seul phare à avoir connu pareil destin. En raison de leur isolement et des conditions de vie très rudes, nombre de ces bâtiments ─ ces « enfers » , dans le jargon des gardiens ─ ont inspiré des légendes similaires, comme le phare de Calais, le feu d'Eilean Mor, en Écosse, ou celui de l'île Kangourou en Australie.

Sources :
Jean Christophe Fichou et Jean Guichard , Les Maisons phares, Éditions Ouest-France, 2011
Jean-Christophe Fichou, Noël le Hénaff et Xavier Mével, Phares. Histoire du balisage et de l'éclairage des côtes de France, Chasse-Marée, 2006
Jean-Christophe Fichou est un historien de la signalisation maritime.
HORS-SERIE n°178 de SCIENCES ET AVENIR JUILLET/AOUT 2014





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(paragraphe sans titre)


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Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 7 Novembre 2018. Il est à jour.