Témoignage d’une expérience vécue de sensation d’immatérialité

Immatérialité
De nombreuses années se sont écoulées depuis que j'ai eu ma première expérience d'immatérialité. Mais, malgré le passage du temps, l'impression que j’en ai tirée était tellement réelle et puissante qu'elle demeure dans ma mémoire, dans la mesure où il est possible de conserver certains souvenirs des expériences transcendantes ayant lieu là-bas.

Je tente maintenant de transmettre cette impression humanis verbis (en termes humains), l'évoquant à nouveau dans les recoins les plus reculés de ma conscience.

 

J’ai ressenti le monde

La sensation de réalité immatérielle a soudainement fait irruption dans ma conscience comme un flash, sans préavis, sans cause apparente ni raison déterminante. Un jour, il y a environ quatorze ans, j'étais debout sur le trottoir du Palais Strozzi, à Florence (Italie), en train de parler avec un ami. Je ne me souviens pas exactement de ce dont nous parlions, bien qu'il s'agisse probablement d'un sujet ésotérique puisque ce sont des choses qui me branchent. En tout état de cause, le sujet de la conversation n'avait aucune incidence sur l'expérience que j'ai vécu.

C'était un jour comme beaucoup d'autres, et j'étais en parfaite santé physique et mentale, du moins autant que je pouvais l’être un jour normal. Je n'étais pas fatigué, ni excité ou ivre, et encore moins sous l’emprise de stupéfiants, mais exempt de soucis et de pensées inquiétantes. Tout à coup, alors que je parlais ou écoutais, j’ai ressenti le monde, toutes choses, et la vie elle-même d'une manière différente. J'ai soudainement pris conscience de mon incorporation et de l'immatérialité évidente de l'univers. Je me suis rendu compte que mon corps était en moi, et que tout était intérieurement en moi ; et tout m'a mené à connaître le centre profond, abyssal et obscur de mon être. C'était une transfiguration soudaine ; la sensation de la réalité immatérielle qui se répand dans mon champ de conscience et la connexion avec le sens habituel de la réalité « dense » quotidienne m'a permis de voir toutes les choses sous une lumière nouvelle et différente. C'était comme quand il y a une trouée dans un épais plafond de nuages permettant de filtrer un rayon de soleil, et le sol ou la mer est soudainement baigné dans une luminosité légère et éphémère presque irréelle.

Un renversement des perceptions humaines

Je me suis perçu comme un point sans dimension et ineffablement abstrait. Je pensais que, à l'intérieur de ce point, l’univers tout entier était contenu, mais de manière non spatiale. C'était un renversement total de la sensation humaine ordinaire. Non seulement le Soi n'a plus l'impression d'être contenu, ou localisé dans le corps ; non seulement j’avais acquis la perception de l'incorporéité de mon propre corps ; mais je pouvais sentir le corps en lui-même, ressentant tout ce qui se passe dans son intériorité (du point de vue intérieur). Il est nécessaire de comprendre les termes que j'utilise ici : « dans », « intériorité », « intérieur » sont utilisés dans un sens non-géométrique, mais ce sont simplement les meilleurs termes pour transmettre le sens de l'inversion de la position ou de la relation existant entre le corps et la conscience. Mais encore une fois, parler de la conscience contenue dans le corps est tout aussi absurde et inapproprié que de parler du corps contenu dans la conscience, compte tenu de l'hétérogénéité des deux termes.

C'était une impression puissante, époustouflante, écrasante, positive et originale. Elle a émergé spontanément, sans transition ou avertissement, comme un voleur dans la nuit, se glissant et se greffant sur la manière habituelle de percevoir la réalité. Elle a fait surface très rapidement, s'affirmant et persistant de façon claire, ce qui me permis de la vivre intensément et d'en être sûr ; et alors elle a disparu, me laissant stupéfait. « Ce que j'ai entendu était une note du poème éternel », a écrit Dante ; et, en l'évoquant encore, je ressens encore sa solennité sacrée, son pouvoir calme et silencieux, et sa pureté stellaire flottant dans ma plus grande conscience.

C'était ma première expérience de l'immatérialité.

Tentative d’explication rationnelle

J'ai essayé de décrire mon impression aussi précisément que possible, même au prix d'être critiqué pour n'avoir pas obéi aux normes d'une terminologie philosophique précise. Je reconnaîtrai volontiers que ma compétence philosophique n'était pas, et n'est toujours pas égale, à ces expériences spirituelles, et que, du point de vue des études philosophiques, ce serait probablement mieux si seulement ceux qui ont de grands mérites philosophiques pourraient être amenés à raconté de telles expériences. Néanmoins, il faut reconnaître que le point de vue des études philosophiques n'est pas le seul admissible, et que « l'esprit souffle où il veut » (Jean 3:7) sans égard à la compétence philosophique de quelqu'un.

Dans le cas particulier de mon expérience personnelle, le changement s'est déroulé indépendamment de toute spéculation scientifique ou philosophique et de toute activité cérébrale. Je suis plutôt enclin à penser que cette indépendance n'était pas fortuite ni exceptionnelle. En vérité, il semble que la spéculation rationnelle ne conduise pas à plus qu'une simple abstraction conceptuelle, d'un caractère assez négatif, et est donc incapable de suggérer ou de provoquer l'expérience directe ou la perception de l'immatérialité.

L’illusion de nos sens

La manière habituelle de vivre est basée sur les sens de la réalité matérielle ou, si l'on préfère, sur le sens matériel de la réalité. Ce qui existe, c'est ce qui résiste, le concret, le massif et l'impénétrable ; les choses sont dans la mesure où elles existent et occupent de l'espace, à l'extérieur et même à l'intérieur de notre corps ; c'est comme si plus elles étaient impénétrables et inexpugnables, et plus elles sont réelles. Le concept empirique et ordinaire de la matière, en tant que chose en elle-même, occupant de l'espace, tangible et offrant une résistance, est une fonction de la vie corporelle. Les nécessités d'une vie vivant dans un corps solide, dense et lourd, habitués à reposer sur un sol solide et stable, sous l’effet de la gravité terrestre, génèrent l'habitude d'identifier le sens de la réalité avec cette manière humaine particulière de percevoir la réalité et de générer la conviction, a priori, que c’est en effet la seule manière possible de percevoir les choses et qu'il n’en existe aucune autre.

Cependant, ces traits typiques de la réalité matérielle deviennent de plus en plus ténus et finissent par disparaître lorsqu'un déplacement se produit de la matière solide à la matière liquide, fluide et gazeuse. Ainsi, l'analyse scientifique conduit, à travers les étapes successives de la désintégration moléculaire et atomique, à une vue de la matière qui est très éloignée du concept primitif et empirique qui paraissait d'abord être une donnée d'existence certaine et immédiate. Passant de la science à la philosophie, la dématérialisation universelle des corps physiques correspond nécessairement à l'abstraction conceptuelle idéaliste et à la résolution de l'ensemble dans le Soi. Cependant, la reconnaissance conceptuelle de la spiritualité universelle ne conduit pas à la conquête ou à l'acquisition effective de la perception de la réalité spirituelle. Il est possible de suivre une philosophie idéaliste tout en demeurant aussi spirituellement aveugle que le plus matérialiste. Il est possible de prétendre être un philosophe idéaliste et de croire qu'on a atteint le sommet de l'idéalisme simplement à travers une conquête conceptuelle laborieuse, tout en excluant ou en ne pensant pas du tout à la possibilité d'une perception ex-imo (d'en bas). Encore une fois, il est possible de confondre chaque épiphanie spirituelle avec un simple acte de pensée - et même encore plus grave : de croire qu'il faut le faire.

L’abstraction conceptuelle idéaliste et la coexistence des réalités

Naturellement, avec de telles notions dans la tête, on pourrait grimper sur les arbres de l'idéalisme absolu sans autre conséquence que de briser quelques branches sur les têtes des grimpeurs. Nous ne devrions vraiment pas regarder si dédaigneusement les philosophes positivistes du passé, car ils étaient les victimes pauvres mais honnêtes d'une acceptation simpliste du critère empirique de la réalité matérielle ! Pour priver ce sens matérialiste et empirique de la réalité de son caractère d'unicité, de la positivité et de l'irremplaçabilité, il ne faut pas lui enlever toute valeur, mais plutôt définir sa valeur. Elle continue d'avoir un droit de citoyenneté dans l'univers, à côté et avec d'autres façons de vivre la réalité.

L'atteinte d'une abstraction conceptuelle idéaliste n'est pas une raison pour chanter victoire trop tôt. L'existence et la découverte de la réalité immatérielle ne doivent pas non plus transformer ce qui semble établi, conférant au nouveau sens de la réalité les privilèges de l'ancien, reléguant le premier à sa charge. La vérité de l'une d'entre elles n'implique pas la fausseté de l'autre : l'existence d'une n'exclut pas la coexistence avec l'autre. Il est illusoire et arbitraire de croire qu'il n’existe et ne doit exister qu’un seul moyen d'expérimenter la réalité ; si, en dernière analyse, le critère empirique de la réalité matérielle est fatalement réduit à une simple illusion, cette modalité de conscience basée sur une illusion existe néanmoins vraiment ; à tel point que ce sens est le fondement de la vie d'innombrables êtres, même si ce critère est surmonté conceptuellement ou spirituellement, engendré par le nouveau sens de l'immatérialité.

Mon expérience, quelle qu’en soit la finalité, m'a donné la démonstration pratique de la coexistence possible, efficace et simultanée des deux perceptions de la réalité, à savoir la perception spirituelle pure et la perception ordinaire et corporelle, aussi contradictoires qu'elles soient pour les yeux de la raison. C'est une expérience élémentaire qui n'est certainement pas une occasion de fierté ; cependant, c'est une expérience fondamentale semblable à celle qu'avait Arjuna dans la Bhagavad Gita et à celle que Tat avait dans le Pymandre ; c'est une première, efficace et perception directe de ce que les kabbalistes appelaient le Palais Sacré ; de ce que Philalèthe appelait « le palais caché du roi » ; Et de ce que Sainte Thérèse d'Avila appelait « le château intérieur ». D'un point de vue élémentaire, c'est une expérience qui initie une personne à une vie nouvelle et double ; le dragon hermétique revêt des ailes et devient aérien, capable de vivre sur terre ou de s'envoler dans les airs.

Des questions se posent

Pourquoi est-ce que, cependant, nous sommes habituellement sourds à cette perception et que je n'étais pas au courant auparavant ? Pourquoi s'est-elle évanouie ? A quoi cela sert-il ? N'est-il pas préférable de ne pas soupçonner l'existence de mystères aussi troublants ? Et pourquoi on n'a pas appris comment obtenir cette sensation ? Est-ce juste seulement quelques-uns qui devraient la partager, et d'autres pas ?

Il n'est pas facile d'apporter des réponses exhaustives à toutes ces questions et à d'autres questions pertinentes. En ce qui concerne la surdité spirituelle, il me semble qu'elle provient ou dépend du fait que notre attention consciente se concentre tellement sur les sens de la réalité matérielle que tous les autres sens passent inaperçus. C'est donc une question d’ « écoute » : le thème mélodique joué par les violons ordinairement attire l'attention, tandis que celui des violoncelles et des basses passe inaperçu. Peut-être que c'est aussi la monotonie de cette note profonde et faible qui la cache de la perception ordinaire. Je me souviens clairement du sentiment étonnant que j'éprouvais un jour dans les montagnes, quand, debout au milieu d'un vaste champ de fleurs, tout d'un coup, le bruit bourdonnant et monotone produit par d'innombrables insectes m'a frappé le tympan. C’est seulement par hasard, ou plutôt sans raison apparente, que je pris conscience du bourdonnement qui existait certainement depuis longtemps avant que je le perçoive brusquement.

La réponse, comme on peut le voir, ne peut être trouvée que dans une comparaison avec des phénomènes similaires, et cela ne satisfera pas le lecteur. Je crains donc que je ne puisse pas donner de réponses plus satisfaisantes à d'autres questions. Par conséquent, je vais terminer cet article, dans l'obéissance des limites du temps, sinon en toute discrétion.